Nettie Stevens
Depuis des millénaires, une question taraude l’humanité : qu’est-ce qui décide qu’un bébé sera un garçon ou une fille ? La température, l’alimentation, les dieux ? Au début du XXe siècle, on croit encore que le sexe dépend de facteurs extérieurs. Pourtant, la réponse est déjà là, dans les noyaux des cellules. À Bryn Mawr, en Pennsylvanie, une chercheuse qui a commencé la science sur le tard, après des années comme institutrice, trouve la clé en observant les cellules d’un insecte : un petit chromosome fait la différence entre mâle et femelle. Elle publie en 1905. Sept ans plus tard, elle meurt d’un cancer du sein, à presque cinquante et un ans. Le collège venait de créer pour elle une chaire de recherche ; elle n’aura jamais le temps de l’occuper. Au même moment, un biologiste déjà célèbre, Edmund Beecher Wilson, publie une découverte similaire ; il hésite encore sur l’interprétation. Elle, elle est catégorique. L’histoire retiendra surtout son nom à lui.

Son directeur, Thomas Hunt Morgan, ne croit pas au départ à ce lien entre cellules et sexe ; plus tard, il intègre la théorie à la sienne et reçoit le Nobel 1933 pour des travaux dont elle avait posé les bases. Mais celle qui avait lu la réponse dans les chromosomes s’appelait Nettie Stevens.
Nettie Maria Stevens était née en 1861 dans le Vermont. Institutrice puis étudiante à Stanford, elle obtient sa maîtrise en 1900 et rejoint Bryn Mawr pour y préparer un doctorat en cytologie (l’étude des cellules au microscope), sous la direction de Thomas Hunt Morgan. Elle a alors trente-neuf ans. Elle soutient sa thèse en 1903 et continue ses recherches sur place. C’est en travaillant sur plusieurs espèces d’insectes, et en particulier sur le ver de farine, qu’elle compare les noyaux des cellules germinales mâles et femelles : chez Tenebrio molitor, les femelles ont vingt chromosomes de même taille, les mâles en ont dix-neuf de même taille plus un petit. Elle démontre que les spermatozoïdes sont de deux types, les uns portant ce petit chromosome, les autres non, et que c’est lui qui détermine le sexe mâle. La détermination du sexe est donc chromosomique et héréditaire. Sa publication de 1905 pose les fondations de ce qu’on appelle aujourd’hui le système XY.
💡 Les chromosomes X et Y
Chez de nombreux animaux (dont l’humain) et certaines plantes, le sexe est déterminé par une paire de chromosomes dits « sexuels ». Les femelles possèdent deux chromosomes X (XX), les mâles un X et un Y (XY). L’œuf apporte toujours un X ; le spermatozoïde apporte soit un X (on obtient une fille), soit un Y (on obtient un garçon). La découverte de Nettie Stevens et d’Edmund Beecher Wilson en 1905 a établi ce mécanisme chez les insectes qu’ils étudiaient ; il s’est ensuite confirmé pour les mammifères et a ouvert la voie à la génétique moderne. Chaque fois qu’on parle de « paire XY » ou de chromosome Y, on touche à l’héritage de ces travaux.
Edmund Beecher Wilson avait publié des résultats très proches la même année. Lui était déjà une figure reconnue de la biologie américaine ; elle, une femme sans chaire, sans poste stable. Les manuels et les récits ont longtemps parlé de « la découverte de Wilson » ou accolé les deux noms en mettant le sien en second. Elle avait pourtant été plus nette que lui : là où il gardait des doutes sur un éventuel rôle de l’environnement, elle concluait sans ambiguïté à une détermination purement chromosomique. Thomas Hunt Morgan, qui l’avait encadrée à Bryn Mawr, avait d’abord été sceptique. Quand les preuves se sont multipliées, il a repris la théorie chromosomique de l’hérédité au cœur de son propre programme de recherche et a reçu le prix Nobel de médecine en 1933 pour ses travaux sur le rôle des chromosomes dans l’hérédité. Les bases en avaient été posées par la chercheuse qu’il avait un jour décrite, dans sa nécrologie, comme une experte méticuleuse plutôt que comme la théoricienne qu’elle était. C’est l’effet Matilda : le crédit de la découverte glisse vers les hommes déjà en vue, et la créatrice est réduite au rôle de technicienne.
Aujourd’hui, on réhabilite Nettie Stevens. Elle n’était pas l’assistante de Wilson, elle était sa rivale sur le même sujet, et elle avait vu juste avec une précision que beaucoup de ses contemporains n’avaient pas. Dans le grand livre de la vie, le chromosome Y pourrait porter une petite étiquette : vu en premier par Nettie.
📋 Fiche d’identité
| Nom complet | Nettie Maria Stevens |
| Naissance | 7 juillet 1861, Cavendish (Vermont), États-Unis |
| Décès | 4 mai 1912 (presque 51 ans), Baltimore (Johns Hopkins), cancer du sein |
| Domaine | Biologie, cytologie, génétique (détermination sexuelle) |
| Distinctions | Doctorat Bryn Mawr (1903) ; chaire de recherche créée pour elle en 1912 (elle meurt avant de l’occuper) ; réhabilitation tardive (effet Matilda) |
| Publications clés | Studies on spermatogenesis (1905), travail sur Tenebrio molitor et identification du chromosome Y ; découverte en parallèle avec E. B. Wilson (1905) |