L’Incroyable Odyssée d’Oskar Speck

Le chômeur qui voulait juste voir Chypre
Imagine la scène. On est en mai 1932, à Ulm, en Allemagne. L’ambiance n’est pas franchement à la fête. Le pays est à genoux, broyé par la Grande Dépression. Les usines ferment les unes après les autres, et les files d’attente pour la soupe populaire s’allongent à l’infini.
Au milieu de ce marasme, il y a Oskar. Oskar Speck. Il a 25 ans, il est électricien, et comme des millions d’autres, il est au chômage technique. Il a les poches vides, mais une idée fixe : fuir la misère. Il a entendu dire qu’on embauchait dans les mines de cuivre, à Chypre.
Son plan est simple : y aller, se faire embaucher, et attendre que la crise passe. Jusque-là, tu te dis « OK, c’est un projet d’expatriation classique ». Sauf qu’Oskar n’a pas un sou pour le train ou le bateau. Alors, il décide d’y aller par ses propres moyens… en kayak.
Il rassemble ses dernières économies pour acheter un billet sans retour vers l’inconnu. Il met son embarcation à l’eau dans le Danube glacé, prêt à affronter les éléments. Ah, et un dernier détail pour la route : la rumeur persistante dit qu’au moment de donner son premier coup de pagaie, Oskar ne sait même pas nager.
Un « Rayon de Soleil » en kit
Les premiers coups de pagaie ressemblent à une colonie de vacances. Le courant du Danube porte Oskar vers le sud, il bivouaque sur les berges, la vie est belle. Il avance vite, trop vite peut-être.
Son compagnon de route n’est pas un bateau ordinaire. C’est une petite merveille d’ingénierie allemande : un Faltboot (kayak pliant) de la marque Pionier.

🛠 Le Détail Technique : Le « Faltboot »
Imagine un meuble IKEA, mais capable de traverser des océans. Le kayak d’Oskar est constitué d’une ossature en frêne (flexible et solide) sur laquelle on tend une toile en caoutchouc imperméable. Le génie du truc ? Tout se démonte et tient dans quelques sacs à dos. C’est ce qui va sauver la vie d’Oskar plusieurs fois : quand la rivière n’est plus praticable, il plie son bateau, monte dans un bus ou un train, et le remonte plus loin. Son nom ? Le Sunnschien. C’était censé s’écrire Sonnenschein (« Rayon de Soleil »), mais le peintre qui a fait le lettrage sur la coque n’était visiblement pas très fort en orthographe. Oskar, pragmatique, a gardé la faute.
Mais l’ambiance « croisière » s’arrête brutalement dans les Balkans. L’hiver 1932 est féroce. Le Danube commence à geler, transformant la rivière en piège mortel. Oskar se retrouve bloqué des mois en Bulgarie, obligé d’attendre le dégel dans des conditions misérables.
À ce stade, n’importe qui de sensé aurait fait demi-tour pour rentrer à Hambourg. Oskar, lui, regarde la carte. Il réalise qu’il a survécu au pire. L’idée de s’enterrer dans une mine de cuivre à Chypre lui paraît soudain bien terne. Il a pris goût à cette liberté absolue. Il ne sait pas encore où il va s’arrêter, mais une chose est sûre : il continue vers l’Est. Toujours plus à l’Est.
Indiana Jones avec une pagaie
Dès qu’il quitte l’Europe, le récit change de genre. On passe du carnet de voyage bucolique au thriller de survie pure et dure.
Premier problème : comment rejoindre l’Euphrate depuis la Méditerranée ? Le canal de Suez est trop réglementé et cher. C’est ici que le génie du Faltboot entre en jeu. Oskar démonte tranquillement son bateau, le met dans la soute d’un vieux bus déglingué, traverse le désert syrien, et remonte le tout sur les berges du fleuve biblique.
Mais l’Euphrate, ce n’est pas le Danube. Si en Europe il était une curiosité, ici, il est une cible.
- Le stand de tir nocturne : La descente du fleuve se transforme en cauchemar. La nuit, Oskar n’ose plus bivouaquer sur les berges de peur d’être égorgé. Il décide de dormir dans son kayak, en se laissant dériver au milieu du fleuve. Mais même là, il n’est pas en sécurité. À plusieurs reprises, des villageois tirent à vue sur cette étrange forme sombre qui flotte. Il raconte qu’il devait rester allongé au fond de la coque, entendant les balles siffler au-dessus de sa tête, priant pour que la toile en caoutchouc tienne le coup.
- L’agression : Le point de rupture arrive sur une petite île isolée. Oskar se fait encercler par une bande de locaux. Ce n’est pas juste une intimidation. Ils le rouent de coups, le traînent par les cheveux sur le sable et finissent par le ligoter avec des lanières de cuir de buffle séché. Pendant qu’il est saucissonné sur la plage, impuissant, il voit les pillards vider intégralement son Sunnschien. Ils emportent tout : vivres, vêtements, matériel. Ils le laissent là, à moitié mort. Il ne devra sa survie qu’à sa capacité à ronger ses liens une fois seul, avant de réussir — par miracle — à rejoindre la police locale pour faire pression et récupérer son bateau (bien amoché).
Comme si la violence des hommes ne suffisait pas, la nature s’en mêle. En arrivant vers le Golfe Persique, son corps lâche. Il est foudroyé par une malaria carabinée. Il reste cloué au sol, délirant de fièvre, tremblant dans la poussière d’un village inconnu. Le voyage aurait dû s’arrêter là. Mais le bonhomme a la peau dure. Il survit, remonte dans son kayak (qui tient maintenant plus du patchwork que du bateau neuf) et reprend la mer.
Il a quitté l’Allemagne en chômeur, il arrive en Asie en survivant.
Champagne, Maharajas et Croix Gammées
Arrivé en Inde, l’histoire devient complètement schizophrène.
D’un côté, tu as Oskar le naufragé. Sur l’eau, c’est toujours la guerre. Il longe les côtes indiennes et birmanes, affrontant les moussons qui menacent de briser son frêle esquif à chaque vague. Il navigue parfois des jours entiers sans voir la terre, harcelé par la soif et la chaleur.
Mais dès qu’il pose le pied à terre dans une ville portuaire, il change de costume. Nous sommes dans les années 30, l’apogée de l’Empire britannique. Les colons anglais, les gouverneurs et même les Maharajas locaux voient débarquer cet Allemand fou comme une bête de foire fascinante. C’est la vie de palace. Il est invité dans les clubs privés, on lui offre du champagne, on organise des banquets en son honneur. Il raconte ses aventures en smoking (probablement prêté) le soir, et repart pagayer dans l’enfer le lendemain matin.
C’est aussi à ce moment-là que le récit prend une teinte plus sombre, plus politique.
Pendant qu’Oskar bronze sur l’Océan Indien, l’Allemagne a changé. Hitler est au pouvoir. Le drapeau allemand a changé : c’est désormais la croix gammée. Oskar, qui se voit comme un ambassadeur sportif de son pays, installe un petit fanion à croix gammée sur la proue du Sunnschien.

👀 Le malaise historique
C’est là que l’ironie est à son comble. Imagine la scène : un Allemand navigue dans les eaux territoriales britanniques avec un drapeau nazi flottant au vent… et les Anglais l’applaudissent ! À l’époque, la guerre n’est pas encore déclarée. Pour les autorités coloniales, Oskar est juste un sportif excentrique, un « type bien ». Mais dans l’ombre, les rumeurs enflent. Certains commencent à chuchoter : « Et s’il ne faisait pas que du sport ? Et s’il repérait les ports ? Et s’il était un espion ? » Oskar, lui, n’entend rien. Il est trop occupé à viser sa prochaine étape. Il a enfin un but précis. Il ne s’arrêtera pas en Asie. Il va aller jusqu’au bout du monde.
Sa traversée de l’Indonésie (les Indes néerlandaises à l’époque) est le dernier grand morceau de bravoure. Il est épuisé. Son kayak a été réparé tellement de fois qu’il ne tient plus que par miracle. Mais l’Australie est là, tout près. Juste de l’autre côté du détroit de Torrès.
Il ne le sait pas encore, mais il est en train de faire la course contre l’Histoire. Et il est sur le point de la perdre pour quelques jours.
La chute la plus cruelle de l’Histoire
Septembre 1939. Oskar est à bout de forces. Il vient de passer sept ans à pagayer. Sept ans à dormir sur des plages, à manger ce qu’il trouvait, à survivre à la maladie et aux balles. Il a parcouru 50 000 kilomètres. C’est plus qu’un tour du monde à l’équateur.
Il traverse le détroit de Torrès, ce bras de mer vicieux entre la Papouasie et l’Australie. Devant lui, enfin, la terre promise : l’île de Saibai, la pointe nord de l’Australie. Il voit des silhouettes sur la plage. Trois hommes en uniforme. Le cœur d’Oskar bat la chamade. Il pense à l’accueil triomphal. Après tout, en Inde, il était reçu comme un roi. Il s’imagine déjà les journalistes, les félicitations, peut-être une médaille pour cet exploit sportif surhumain.
Il accoste. Il sort de son Sunnschien usé jusqu’à la corde. Il sourit aux officiers de police australiens. L’un d’eux s’avance, lui serre la main, et prononce cette phrase qui restera gravée dans l’histoire de l’ironie :
« Bravo, mon vieux. C’est un bel exploit que vous avez fait là. Mais j’ai une mauvaise nouvelle pour vous : on est en guerre avec l’Allemagne. Vous êtes un ennemi. Je vous arrête. »
Tu parles d’une douche froide. Oskar apprend que la Grande-Bretagne et l’Australie ont déclaré la guerre à l’Allemagne nazie le 3 septembre 1939. Oskar a débarqué… le 20 septembre. À 17 jours près. S’il avait pagayé un peu plus vite, s’il n’avait pas eu la malaria, s’il n’avait pas traîné dans les cocktails en Inde, il serait arrivé en héros libre. Là, il arrive en prisonnier de guerre.
Son voyage s’arrête net, sur cette plage, une paire de menottes aux poignets.
Conclusion : Sept ans de liberté, six ans de barbelés
L’histoire d’Oskar Speck, c’est celle d’un timing catastrophique. Il a fui l’Allemagne pour échapper à la misère, il a pagayé pour éviter le nazisme, et il a fini par passer toute la Seconde Guerre mondiale derrière les barbelés d’un camp d’internement australien (le camp de Tatura).
Pendant que l’Europe s’entre-déchirait, l’homme qui avait vaincu l’Euphrate et l’Océan Indien était bloqué entre quatre murs, à rêver de large. Mais l’histoire ne s’arrête pas tout à fait là. Quand la guerre se termine en 1945, Oskar est libéré. Que fait-il ? Rentre-t-il en Allemagne ? Pas question. Il est tombé amoureux de ce pays qui l’a emprisonné.
Il s’installe en Australie, obtient la nationalité, et réalise enfin son vieux rêve de 1932 : il part travailler dans les mines. Pas de cuivre, mais d’opales, à Lightning Ridge. Il y construira sa maison et y vivra jusqu’à sa mort dans les années 90, comme un Australien ordinaire.
Au final, Oskar Speck reste la preuve vivante qu’avec un kayak en bois, un peu de folie et beaucoup de chance (et de malchance), on peut aller n’importe où. Même en prison.

