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Le destin de...

Lovelace, Hopper, Hamilton

Les pionnières du code

Dans l’imaginaire collectif, le codeur est un homme. Un sweat à capuche, un écran qui pulse dans le noir, des lignes de code qui défilent. L’archétype du geek solitaire, génie incompris, a colonisé les séries, les pubs et les récits de la Silicon Valley. Sauf que si tu remontes le fil de l’histoire, tu tombes sur autre chose. Des visages de femmes. Elles ont inventé les concepts, écrit les premiers programmes destinés à une machine, rendu l’informatique lisible et utile, sauvé des missions spatiales. Le récit qu’on nous a vendu a effacé leur rôle. Ce portrait collectif suit une même logique d’injustice en trois temps, de l’Angleterre victorienne à la course à la Lune : l’effet Matilda, qui minimise l’invention, invisibilise l’ouvrière, puis renomme la discipline pour en exclure les créatrices.

Faut qu'j'te raconte le destin de... Lovelace, Hopper, Hamilton
Augusta Ada King, comtesse de Lovelace

Augusta Ada King, comtesse de Lovelace, naît le 10 décembre 1815 à Londres. Elle est la seule fille légitime du poète Lord Byron et d’Annabella Milbanke, une aristocrate que Byron surnommait la « princesse des parallélogrammes » tant elle aimait les mathématiques. Le mariage vole en éclats moins d’un an après la naissance d’Ada : Byron quitte l’Angleterre en 1816 et ne reverra jamais sa fille. Annabella craint que l’enfant hérite des « tendances » du père ; elle décide de lui donner une éducation rigoureuse en mathématiques et en sciences, un choix rare pour une fille de son milieu. Ada grandit entre précepteurs, lectures scientifiques et une mère qui surveille tout écart. Elle souffre tôt de problèmes de santé (fièvres, paralysies passagères) qui la poursuivront toute sa vie. En 1833, à dix-sept ans, elle est présentée à Charles Babbage par Mary Somerville, l’une des rares scientifiques femmes reconnues de l’époque, qui a encouragé son goût pour les mathématiques. Elle suit aussi l’enseignement du logicien Augustus De Morgan, premier professeur de mathématiques à l’University College de Londres. Dans sa correspondance avec lui, elle aborde séries, différentielles, théorème binomial ; De Morgan écrira plus tard qu’elle raisonnait avec une force « tout à fait hors du commun pour tout débutant, homme ou femme ». En 1835, elle épouse William King, qui devient comte de Lovelace en 1838 ; elle a trois enfants entre 1836 et 1839. Les grossesses fragilisent encore sa santé et l’éloignent un temps des études. Elle ne renonce pas. Elle reprend le contact avec Babbage et suit de près ses travaux sur les machines à calculer.

Babbage a conçu deux machines : la machine à différences, qui calcule des tables numériques, et la machine analytique, un projet bien plus ambitieux, ancêtre conceptuel de l’ordinateur (mémoire, unité de calcul, entrée par cartes perforées inspirées du métier Jacquard). La machine n’est jamais construite en entier ; elle existe surtout sur le papier. En 1842, l’ingénieur italien Luigi Menabrea publie en français un article décrivant la machine analytique. Ada Lovelace le traduit en anglais et y ajoute des notes qui font plus de trois fois la longueur du texte original. Ces « Notes by the Translator », publiées en 1843, ne se contentent pas de décrire le fonctionnement de la machine. Lovelace y développe une idée que Babbage n’avait pas poussée aussi loin : si les nombres peuvent représenter autre chose que des quantités (des notes de musique, des lettres, des symboles), alors la machine pourrait manipuler ces entités selon des règles. Elle écrit que la machine « pourrait tisser des motifs algébriques comme le métier Jacquard tisse des fleurs et des feuilles » et qu’elle « pourrait composer des morceaux de musique scientifiques d’une complexité et d’une étendue quelconques ». Dans la Note G, elle rédige une séquence détaillée d’opérations pour calculer les nombres de Bernoulli : c’est ce qu’on considère aujourd’hui comme le premier algorithme publié destiné à être exécuté par une machine. Babbage voyait une super-calculatrice. Lovelace voit au-delà du métal : un outil qui pourrait « penser » le monde en manipulant des symboles. Babbage lui-même reconnaîtra qu’elle avait saisi l’abstraction mathématique « avec une force que peu d’intellects masculins auraient pu exercer ». La machine analytique ne sera jamais construite de son vivant. Elle meurt le 27 novembre 1852 à Londres, à trente-six ans, probablement d’un cancer de l’utérus, après des années de souffrances et de traitements à l’opium. L’histoire a souvent retenu d’elle l’image de la muse, de l’assistante éclairée, de la comtesse qui s’intéressait aux jouets mathématiques de Babbage. En réduisant la théoricienne au rôle de secrétaire de luxe, on efface celle qui a posé la première pierre de ce qu’on appelle aujourd’hui la programmation. Elle invente le futur ; les manuels ne gardent que le nom de celui qui a dessiné la boîte en fer. Le métal reste une curiosité. C’est plus tard que l’informatique devient une industrie. Et là encore, ce sont des femmes qui sont au clavier.

Grace Brewster Murray Hopper

Grace Brewster Murray naît le 9 décembre 1906 à New York. Enfant, elle démonte des réveils pour comprendre leur mécanisme ; sa mère, qui a elle-même étudié les mathématiques, l’encourage. Elle obtient une licence en mathématiques et physique au Vassar College en 1928, une maîtrise à Yale en 1930, puis un doctorat en mathématiques à Yale en 1934. Elle enseigne les mathématiques au Vassar et y reste jusqu’à ce que la guerre change la donne. En 1943, elle veut s’engager dans la marine américaine. On la refuse d’abord : trop âgée (trente-six ans), trop menue, et son poste d’enseignante est jugé trop utile pour l’effort de guerre. Elle insiste, obtient une dérogation et rejoint les WAVES (Women Accepted for Volunteer Emergency Service), le corps féminin de la Réserve navale. Elle est envoyée à Harvard pour travailler sur le Harvard Mark I, le premier ordinateur programmable à grande échelle des États-Unis, construit avec Howard Aiken. Elle rédige un manuel d’utilisation de plus de cinq cents pages pour cette machine de plusieurs tonnes. C’est là qu’un incident entre dans la légende : un papillon de nuit se coince dans les circuits et provoque une panne ; elle le retire et note « first actual case of bug being found » dans le journal. Le terme « bug » pour désigner une erreur informatique existait déjà, mais l’anecdote contribue à l’associer à son nom.

Après la guerre, elle quitte la Navy temporairement mais pas l’informatique. Elle rejoint l’entreprise Eckert-Mauchly, qui conçoit l’UNIVAC, le premier ordinateur commercialisé aux États-Unis (1951). À l’époque, programmer consiste à écrire des instructions en code machine, une suite de 0 et de 1 ou de commandes cryptiques. Réservé aux initiés. Grace Hopper refuse que l’informatique reste une langue de sorciers. Elle conçoit le premier compilateur fonctionnel (A-0) : un programme qui traduit des instructions écrites dans un langage plus lisible en code machine. L’idée est simple et révolutionnaire : on doit pouvoir parler à la machine dans une forme proche de l’anglais. En 1957, sous sa direction, son équipe met au point Flow-Matic, le premier langage de programmation en anglais pour le traitement des données. Flow-Matic sert de base au COBOL (Common Business-Oriented Language), dont elle est une des conceptrices et qu’elle défend bec et ongles face aux sceptiques : le COBOL devient le standard des applications commerciales et administratives pendant des décennies. Elle reprend du service dans la Navy pour standardiser les langages des ordinateurs militaires et gravit les échelons : commandant, capitaine, commodore, puis contre-amiral en 1985. Elle est la première femme à atteindre ce grade dans la marine américaine. Jusqu’à la fin de sa vie, elle donne des conférences et vulgarise : elle fait couper des fils de 30 centimètres pour illustrer la distance que parcourt la lumière en une nanoseconde, et répète que « demander pardon est plus facile que demander la permission ». Elle meurt le 1er janvier 1992 à quatre-vingt-cinq ans. Médaille nationale de la technologie (1991), destroyer USS Hopper baptisé en son honneur. Hopper est la mécanicienne en chef : elle a rendu l’informatique lisible et utile. Mais dès que le logiciel prend une valeur stratégique et financière colossale, le regard change. Le « petit boulot de femme » devient une « science noble », et la narration se réécrit sans toujours leur donner la place. Quand le logiciel devient critique, quand des vies humaines ou des missions spatiales en dépendent, il faut bien lui donner un nom. Et c’est une femme qui doit se battre pour que ce nom existe.

Margaret Heafield Hamilton

Margaret Heafield naît le 17 août 1936 à Paoli, dans l’Indiana. Elle grandit dans une famille qui valorise les études ; elle se passionne pour les mathématiques très tôt. Elle obtient une licence en mathématiques, d’abord à l’University of Michigan, puis au Earlham College en Indiana. À vingt-deux ans, elle enseigne les mathématiques au lycée tout en envisageant des études de droit. Son mari, James Hamilton, l’entraîne vers le Massachusetts Institute of Technology. En 1960, à vingt-quatre ans, elle est recrutée au MIT pour programmer des logiciels de prédiction météorologique. À l’époque, le « logiciel » n’est pas une discipline reconnue : on embauche des mathématiciens ou des physiciens pour écrire du code, sans méthodologie commune, sans nom de métier établi. Elle travaille ensuite sur le projet SAGE (Semi-Automatic Ground Environment), un système de défense aérienne qui utilise des ordinateurs pour traquer les avions potentiellement hostiles. C’est là qu’elle découvre la programmation en temps réel et la fiabilité des systèmes.

En 1963, elle rejoint le laboratoire Draper du MIT, qui a la charge du logiciel de guidage des missions Apollo. Elle prend la tête du département qui conçoit le logiciel de bord : l’ordinateur qui pilote la capsule et le module lunaire, gère les manœuvres, les alarmes, la priorité des tâches. Au sein de la NASA et du MIT, les ingénieurs « sérieux » sont ceux qui dessinent les fusées et les moteurs. Le logiciel ? Beaucoup le considèrent comme un sous-métier, un détail. Pour faire exister sa discipline, Margaret Hamilton doit lui donner un nom. Elle popularise l’expression « Software Engineering » (génie logiciel) et impose des pratiques encore rares : tests systématiques, gestion des erreurs, priorisation des tâches en cas de surcharge. Elle invente des concepts qui deviendront la base du génie logiciel moderne : logiciel asynchrone, ordonnancement par priorité, affichages de priorité pour les astronautes. Comme on l’a vu dans l’épisode 9 de La Conquête Spatiale, le 20 juillet 1969, Apollo 11 descend vers la Lune. Quelques minutes avant l’alunissage, l’ordinateur de bord déclenche des alarmes 1201 et 1202 : les files d’attente des tâches sont saturées parce qu’un interrupteur de radar, mal configuré, envoie un flot continu de données inutiles. Au centre de contrôle, on hésite à annuler la mission. Mais le logiciel conçu sous la direction de Hamilton a été pensé pour ce genre de situation : en cas de surcharge, il abandonne les tâches non critiques et garde les essentielles (guidage, atterrissage). L’ordinateur fait le tri ; les astronautes reçoivent l’ordre de continuer. La mission est sauvée. Hamilton a souvent raconté que sa fille Lauren, enfant, avait un jour appuyé sur des touches du simulateur et déclenché un crash : l’incident l’a convaincue qu’il fallait prévoir les erreurs humaines et les pannes. Elle reçoit le NASA Exceptional Space Act Award en 2003 et la médaille présidentielle de la Liberté en 2016. En 1986, elle fonde Hamilton Technologies, une entreprise dédiée à de nouveaux langages et méthodes de développement. Au moment où elle impose le terme de « software engineering », c’est aussi le moment où l’effet Matilda change de visage : la profession se structure, se masculinise. Les critères de recrutement, l’image du « geek » solitaire, la culture des premiers informaticiens issus des milieux militaires et universitaires vont peu à peu éloigner les femmes du récit. Alors comment est-on passé d’un métier où les femmes étaient en première ligne à un club perçu comme masculin ?

La réponse tient en un processus en trois temps, et elle éclaire tout le thème de cette semaine « Dames de Science ». Premier temps : le mépris initial. Tant que programmer est vu comme du « codage », une activité fastidieuse, proche du tricot ou de la dactylographie en termes de prestige imaginaire, on laisse volontiers le champ aux femmes. Les hommes construisent les machines ; les femmes alimentent les machines en instructions. Deuxième temps : la prise de conscience. Le logiciel ne sert plus seulement à faire tourner des calculs ; il pilote des fusées, des banques, des réseaux. Il dirige le monde et brasse des milliards. Troisième temps : l’éviction. À partir du milieu des années 1980, la proportion de femmes dans les études et les métiers de l’informatique chute brutalement. L’arrivée du micro-ordinateur personnel dans les foyers change l’image du domaine : la figure du « geek », passionné solitaire, bricoleur de machines, est construite et vendue comme masculine. Les entreprises redéfinissent le profil du « bon programmeur » à partir d’échantillons d’hommes issus de contextes militaires ou techniques, privilégiant des traits associés à la masculinité (autonomie, compétition, passion pour le hardware). Les cursus universitaires se formalisent ; les filles, moins souvent incitées à toucher aux ordinateurs à la maison, sont moins nombreuses à s’y orienter. Le métier change de nom et de visage. Les pionnières disparaissent du récit. Ce phénomène a un nom : l’effet Matilda. Il a été forgé en 1993 par l’historienne des sciences Margaret W. Rossiter, en hommage à Matilda Joslyn Gage (1826-1898), suffragette et abolitionniste américaine qui avait décrit, dans son essai Woman as Inventor (1870), un fait têtu : les femmes inventaient, mais les brevets et la gloire revenaient aux hommes. L’effet Matilda désigne le biais de reconnaissance qui minimise ou nie la contribution des femmes en science, en attribuant souvent leurs découvertes ou leurs innovations à des collègues masculins. Il se manifeste de trois façons : le vol de découverte (publication ou brevet au nom du collègue seul), l’oubli du Nobel (des dizaines de chercheuses auraient dû être récompensées), et l’invisibilisation institutionnelle (postes secondaires, crédit en sous-main). Dans le cas de l’informatique, il ne vole pas qu’un nom ou une poignée de carrières : il vole une identité professionnelle entière. On a laissé les femmes inventer et faire vivre le code tant qu’il était considéré comme subalterne ; dès qu’il est devenu central, le récit a été réécrit sans elles. Lovelace, Hopper et Hamilton en sont trois incarnations : la théoricienne réduite en muse, la mécanicienne du langage dont le travail a été absorbé par le récit masculin du « génie logiciel », la cheffe d’équipe qui a dû inventer le nom de son métier pour exister. Les chiffres parlent : dans les années 1940, les six programmeuses de l’ENIAC ont programmé le premier ordinateur électronique généraliste ; au début des années 1950, environ 40 % des programmeurs chez Eckert-Mauchly étaient des femmes ; en France, entre 1972 et 1985, la part des femmes dans les formations informatiques dépassait celle des femmes dans l’ensemble des écoles d’ingénieurs, avec un pic en 1979-1980. Puis, autour de 1984, la courbe s’effondre. Aujourd’hui, on rouvre les boîtes d’archives, les documentaires, les livres, pour leur rendre ce qui leur appartient.

Lovelace a rêvé la machine. Hopper l’a fait parler. Hamilton l’a rendue infaillible. L’effet Matilda a volé des noms et une profession ; il a aussi volé la mémoire collective d’un métier qui fut d’abord le leur. Ce portrait collectif clôt la semaine « Dames de Science ». Retrouve tous les articles de la série : Vera Rubin (la matière noire), Inge Lehmann (le noyau de la Terre), Lise Meitner (la fission nucléaire), Jocelyn Bell Burnell (les pulsars), Alice Ball (le traitement de la lèpre), Nettie Stevens (les chromosomes X et Y), Rosalind Franklin (l’ADN et la Photo 51), et ce portrait des pionnières du code. Beaucoup d’autres figures, victimes du même effet, auront leur place l’année prochaine. En attendant, les noms de Lovelace, Hopper et Hamilton restent : ils rappellent que l’histoire du code a été écrite, en grande partie, par des femmes. À nous de ne plus l’oublier.


📋 Fiche d’identité

Portrait collectif : trois pionnières du code

Ada Lovelace1815-1852. Mathématiques. Auteure des « Notes by the Translator » (1843) sur la machine analytique de Babbage ; premier algorithme publié pour une machine (nombres de Bernoulli). Souvent réduite au rôle de « muse » ou d’assistante.
Grace Hopper1906-1992. Informatique, US Navy. Créatrice du premier compilateur fonctionnel, du langage Flow-Matic et figure centrale de la naissance du COBOL. A rendu la programmation lisible et accessible.
Margaret HamiltonNée en 1936. Génie logiciel. Dirige l’équipe du logiciel de vol des missions Apollo au MIT ; popularise le terme « Software Engineering ». Son logiciel gère les alarmes 1201/1202 lors de l’alunissage d’Apollo 11.

  • Wikipédia FR, Ada Lovelace
  • Wikipédia FR, Grace Hopper
  • Wikipédia FR, Margaret Hamilton (scientifique)
  • Computer History Museum, Ada Lovelace and the Analytical Engine
  • NASA, Margaret Hamilton – Apollo 11
  • Les Echos, Pourquoi les femmes ont déserté l’informatique dans les 80’s
  • The Conversation, Pourquoi les filles ont délaissé l’informatique
  • Wikipédia FR, Effet Matilda

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