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Le destin de...

Rosalind Franklin

À l’école, on t’apprend que la structure en double hélice de l’ADN, ce code source de tout ce qui vit sur Terre, a été découverte par deux hommes : Watson et Crick. Ce qu’on oublie souvent de dire, c’est qu’au début des années 1950, tout le monde cherchait cette structure et que la course à la gloire se jouait dans quelques labos, dont le King’s College de Londres. Là, une experte obtient en mai 1952 l’image la plus nette jamais réalisée de l’ADN, la « Photo 51 ». Mais son collègue Maurice Wilkins s’entend très mal avec elle ; sans son autorisation et sans qu’elle le sache, il montre cette photo à un certain James Watson, qui travaille avec Francis Crick à Cambridge. En la voyant, Watson aura plus tard ces mots : « J’ai eu le souffle coupé et mon cœur a commencé à battre la chamade ». Il tenait la preuve qui lui manquait. En avril 1953, Watson et Crick publient leur modèle de la double hélice dans la revue Nature.

Faut qu'j'te raconte le destin de... Rosalind Franklin.

Elle publie ses propres résultats dans le même numéro, mais son article est placé après le leur, comme une simple « confirmation » de la théorie des deux hommes. Elle meurt en 1958. Quatre ans plus tard, le prix Nobel de médecine est attribué à Watson, Crick et Wilkins. Elle n’y figure pas. Dans leurs discours de réception, Watson et Crick ne mentionnent pratiquement pas son rôle. Celle qui avait pris cette photo, et dont les données avaient été utilisées sans son accord, s’appelait Rosalind Franklin.

Rosalind Elsie Franklin était née à Londres en 1920. Formée en chimie et en physique, elle se spécialise en cristallographie aux rayons X, une technique qui permet de « photographier » l’invisible : on bombarde des molécules avec des rayons X, on regarde comment la lumière se disperse (comme l’ombre d’un ventilateur qui tourne à fond pour en deviner la forme des pales), et on en déduit la structure. Elle arrive au King’s College Londres en 1950 et montre rapidement que l’ADN peut exister en deux formes, dites A et B, selon l’humidité. Ce n’est pas une question d’individu ou d’espèce : c’est la même molécule qui adopte une géométrie légèrement différente selon qu’elle est bien hydratée (forme B, celle qu’on trouve dans les cellules vivantes) ou plus sèche (forme A, souvent observée en cristallographie).

Avec son doctorant Raymond Gosling, elle affine les conditions, expose des fibres d’ADN pendant des dizaines d’heures, enregistre image après image. En mai 1952, la chambre est mise en place le 2 mai ; le cliché est révélé le 6. Soixante-deux heures d’exposition. C’est la cinquante et unième image d’une série où l’humidité varie : la meilleure jamais obtenue de la forme B de l’ADN. Le motif en croix qui apparaît sur le négatif ne ment pas : la molécule est hélicoïdale. Pour un œil averti comme le sien, la conclusion est immédiate : c’est une hélice. Elle le sait. Elle travaille encore à préciser les paramètres ; elle n’a pas encore construit le modèle en double hélice, mais elle a la preuve expérimentale. Personne d’autre au monde n’a une image aussi claire.

Ses relations avec Maurice Wilkins, son collègue du même labo et du même niveau hiérarchique, sont exécrables. À son arrivée à King’s, Wilkins a cru qu’elle travaillerait sous sa supervision ; elle, de son côté, comprenait qu’elle mènerait ses recherches en toute indépendance. Le malentendu n’a jamais été levé. Ils se parlent à peine pendant des mois. Des lettres exhumées bien plus tard (la correspondance de Crick, retrouvée dans les archives du Cold Spring Harbor Laboratory) montrent à quel point le climat est vicié : en 1953, alors que Franklin s’apprête à quitter King’s, Wilkins écrit à Cambridge que « la fumée de la sorcellerie va bientôt nous sortir des yeux », en parlant de son travail. Il la traite comme une assistante alors qu’ils sont censés être égaux. À un moment, sans son autorisation, il montre la Photo 51 à James Watson. Watson et Crick, à Cambridge, peinent à finaliser leur modèle ; cette image leur donne ce qui manquait. La course est ouverte : Linus Pauling, aux États-Unis, a déjà proposé un modèle (erroné) ; tout le monde sait que plusieurs équipes sont sur le coup. Watson et Crick publient le 25 avril 1953 dans Nature. Ce n’est pas un hasard si l’article de Franklin et Gosling paraît dans le même numéro : une fois le manuscrit de Crick parvenu à Wilkins, le directeur de King’s, John Randall, demande à la revue un « traitement égal » pour que les données expérimentales de son labo soient publiées à côté du modèle de Cambridge. Son travail et celui de Wilkins sont bien dans la même livraison, mais l’ordre de parution et le récit dominant font passer le sien pour une simple confirmation après coup, alors qu’elle avait produit et interprété la preuve. Elle n’était pas une technicienne qui avait pris une jolie photo : elle savait ce qu’elle regardait. L’histoire a mis des décennies à le reconnaître.


💡 La cristallographie aux rayons X

On envoie un faisceau de rayons X sur un cristal ou une fibre de molécule. Les atomes diffusent les rayons ; les ondes se superposent et forment sur un film une figure de taches (figure de diffraction). À partir de ces taches et de leur disposition, on calcule les distances entre les atomes et on remonte à la structure en trois dimensions. Pour l’ADN, la figure en forme de croix typique de la Photo 51 indiquait sans ambiguïté une structure hélicoïdale. La cristallographie aux rayons X a révélé la géométrie intime de l’ADN, des protéines et de bien d’autres molécules du vivant.
Pour aller plus loin : Cristallographie aux rayons X (Wikipédia).

Schéma de principe de la cristallographie aux rayons X

En 1956, les médecins diagnostiquent un cancer de l’ovaire à Rosalind Franklin. Elle meurt le 16 avril 1958, à trente-sept ans. Une exposition prolongée aux rayons X est souvent invoquée pour expliquer sa maladie ; le lien n’est pas prouvé, et d’autres facteurs (hérédité, antécédents familiaux de cancers) sont évoqués par certaines sources. Quoi qu’il en soit, elle n’est plus là quand, en 1962, le Nobel de médecine récompense Watson, Crick et Wilkins pour la structure de l’ADN. Le comité ne décerne pas de prix à titre posthume. Elle est officiellement oubliée. Et dans leurs discours de réception, Watson et Crick ne lui rendent pas l’hommage qu’elle méritait. Pire : dans son livre La Double Hélice, Watson la décrit de manière désobligeante, la présentant comme une femme acariâtre, mal habillée et incapable d’interpréter ses propres données. Une façon de minimiser son rôle et de justifier rétrospectivement l’usage qui avait été fait de sa photo. Le cas Franklin est devenu l’archétype de l’effet Matilda : une preuve matérielle, une photo qu’on peut pointer du doigt, un vol documenté, une femme effacée du récit officiel.

Rosalind Franklin n’avait pas travaillé que sur l’ADN. Pendant la Seconde Guerre mondiale, au British Coal Utilisation Research Association, elle avait montré que le charbon contient des pores microscopiques qui se comportent comme des tamis moléculaires : selon leur taille, ils laissent passer ou bloquent certaines molécules. Elle a été la première à identifier et mesurer ces microstructures, ce qui a permis de mieux classer les charbons et a eu des applications industrielles (par exemple la séparation de gaz). Après avoir quitté King’s College, elle s’était tournée vers les virus au laboratoire de Birkbeck. Le virus de la mosaïque du tabac, qui déforme les feuilles des plants infectés, est le premier virus jamais identifié au monde (fin du XIXe siècle) ; avec Aaron Klug, elle en a établi la structure en trois dimensions par rayons X, montrant comment les protéines et l’ARN s’organisent dans la particule en forme de bâtonnet. Elle a aussi engagé des travaux sur le poliovirus, l’agent de la polio, en appliquant la même approche cristallographique ; d’autres en ont poursuivi l’étude après sa mort. Ses travaux en virologie structurale étaient fondateurs ; si elle avait vécu, beaucoup estiment qu’elle aurait pu mériter un second Nobel. Elle n’était pas « l’assistante » de service. Elle était la photographe de l’invisible. Aujourd’hui, quand tu vois une double hélice d’ADN, tu ne devrais pas voir seulement un schéma : tu peux voir le négatif d’une image prise par une femme qui a donné sa vie pour voir ce que personne d’autre n’osait encore imaginer. L’histoire a mis du temps à le dire. Elle le dit enfin.


📋 Fiche d’identité

Nom completRosalind Elsie Franklin
Naissance25 juillet 1920, Londres, Royaume-Uni
Décès16 avril 1958 (37 ans), Londres, cancer de l’ovaire
DomaineCristallographie aux rayons X, biologie structurale (ADN), chimie du charbon, virologie
DistinctionsTravaux sur l’ADN (Photo 51, 1952), charbon, virus ; réhabilitation tardive (effet Matilda) ; pas de Nobel (décès avant 1962)
Publications clésArticle Nature 1953 (avec R. Gosling) sur la structure de l’ADN, publié dans le même numéro que Watson et Crick ; travaux sur le charbon ; virus (mosaïque du tabac, polio)

  • King’s College London : The story behind Photograph 51 https://www.kcl.ac.uk/the-story-behind-photograph-51
  • King’s College London : Photo 51 and the discovery of DNA’s structure https://www.kcl.ac.uk/photo-51-and-the-discovery-of-dna
  • Britannica : Rosalind Franklin https://www.britannica.com/biography/Rosalind-Franklin
  • Science History Institute : Francis Crick, Rosalind Franklin, James Watson, and Maurice Wilkins https://www.sciencehistory.org/education/scientific-biographies/francis-crick-rosalind-franklin-james-watson-and-maurice-wilkins/
  • Nature (2020) : Rosalind Franklin was so much more than the ‘wronged heroine’ of DNA https://www.nature.com/articles/d41586-020-02144-4
  • Wikipédia FR : Rosalind Franklin https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosalind_Franklin
  • EPA RadTown : Women in Radiation History: Rosalind Franklin https://www.epa.gov/radtown/women-radiation-history-rosalind-franklin
  • NCBI/PMC : The first lady of DNA https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1315822/
  • Nature Reviews Chemistry (2023) : On the origins of the conflict between Rosalind Franklin and Maurice Wilkins https://www.nature.com/articles/s41570-023-00551-5
  • BBC News (2010) : ‘Lost’ letters show strain between DNA pioneers https://www.bbc.com/news/science-environment-11438569
  • The Guardian (2010) : Letters shed light on bitter rivalries behind discovery of DNA double helix https://www.theguardian.com/science/2010/sep/29/letters-dna-double-helix-francis-crick
  • Nature (2010) : The lost correspondence of Francis Crick (John Maddox, coordination des trois articles dans le même numéro) https://www.nature.com/articles/467519a

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