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Le destin de...

Alice Ball

Au début du XXe siècle, à Hawaii, la lèpre ne pardonne pas. La maladie de Hansen, comme on l’appelle aujourd’hui, condamne les malades à l’exil à vie sur l’île de Molokai, loin des leurs, dans une colonie où l’horizon se résume à la mer et à l’oubli. Le seul espoir médical vient d’une huile venue d’ailleurs, l’huile de chaulmoogra : elle soulage, dit-on, mais personne ne sait vraiment comment l’administrer. En la buvant, tu as l’impression d’avaler de l’huile de moteur et du poison ; en l’injectant telle quelle, elle ne se mélange pas au sang, provoque des abcès terribles et reste quasi inutilisable. Les médecins de l’hôpital Kalihi, à Honolulu, se battent avec ce remède capricieux. L’un d’eux, Harry T. Hollmann, décide de s’adresser à l’université : il faut que quelqu’un trouve comment rendre cette huile injectable, soluble, supportable. En 1915, une jeune chimiste relève le défi.

Faut qu'j'te raconte le destin de... Alice Ball.

En un temps record, elle met au point le procédé qui va transformer le traitement de la lèpre et permettre à des milliers de personnes exilées sur Molokai de retrouver leur famille. Elle a vingt-trois ans. Elle meurt un an plus tard, sans avoir publié. Et le président de l’université, un chimiste du nom d’Arthur L. Dean, reprend ses notes, poursuit les essais, publie les résultats sous son propre nom. Pendant des décennies, le monde entier appellera ce traitement la « méthode Dean ». Celle qui l’avait inventée s’appelait Alice Ball.

Alice Augusta Ball était née à Seattle en 1892. En 1915, elle devient la première femme et la première personne afro-américaine à obtenir une maîtrise en chimie à l’Université d’Hawaii. C’est à ce titre que Hollmann la sollicite : il a besoin de quelqu’un capable de modifier chimiquement l’huile de chaulmoogra pour qu’elle puisse être injectée sans provoquer ni rejet ni nausées. Elle s’attaque au problème. Elle isole les esters éthyliques des acides gras de l’huile, ce qui la rend soluble dans l’eau et donc injectable de manière fiable. Le traitement devient utilisable à grande échelle ; il restera le principal remède contre la lèpre jusqu’à l’avènement des sulfones, dans les années 1940. Des milliers de personnes à Molokai peuvent enfin être soignées et, pour beaucoup, rentrer chez elles. Elle n’a pas encore vingt-quatre ans.


💡 L’huile de chaulmoogra

L’huile de chaulmoogra est extraite des graines d’arbres du genre Hydnocarpus, poussant en Asie du Sud et du Sud-Est. Utilisée depuis des siècles contre la lèpre en médecine traditionnelle, elle contient des acides gras particuliers qui semblent actifs contre le bacille de Hansen. Le problème : à l’état brut, elle est visqueuse, immiscible au sang et provoque de violentes réactions en injection. La prise orale est tout aussi problématique (goût amer, nausées). Le travail d’Alice Ball a consisté à transformer ces acides en esters éthyliques, plus fluides et solubles, permettant une injection sous-cutanée ou intraveineuse efficace et mieux tolérée. Son procédé a ouvert la voie à des décennies de traitement avant l’arrivée des antibiotiques de type sulfone.


Elle meurt en 1916. Elle a vingt-quatre ans. Son certificat de décès indique la tuberculose ; aucune autre source ne confirme cette cause. En 1917, le journal honolulien Pacific Commercial Advertiser évoque une tout autre version : une intoxication au chlore lors d’une démonstration de masques à gaz à l’université, dans un contexte où la Première Guerre mondiale pousse à former les gens aux risques chimiques. Les circonstances exactes restent débattues. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas publié ses résultats. Arthur L. Dean, président de l’Université d’Hawaii et chimiste, reprend alors ses notes et ses protocoles. Il poursuit les recherches, les diffuse, les fait connaître. Il omet de mentionner Alice Ball. La méthode est baptisée « méthode Dean ». Il en récolte les honneurs et la reconnaissance pendant des décennies. Un cas d’école de l’effet Matilda : la contribution d’une femme, jeune et noire dans une Amérique ségrégationniste, effacée au profit d’un homme blanc en position de pouvoir.

Harry T. Hollmann refuse de laisser faire. En 1922, il publie un article dans lequel il rend explicitement hommage à Alice Ball et nomme la technique « méthode Ball ». Le mal est déjà fait : les manuels et les archives médicales ont gravé le nom de Dean. Il faudra attendre les années 1970 pour que des historiennes et historiens exhumant les archives rétablissent pleinement la paternité de la découverte.

En février 2000, l’Université d’Hawaii dévoile une plaque commémorative en l’honneur d’Alice Ball, devant un arbre de chaulmoogra. La même année, la lieutenante-gouverneure d’Hawaii, Mazie Hirono, proclame le 29 février « Alice Ball Day » (célébré alors tous les quatre ans, les années bissextiles). En 2022, le gouverneur David Ige fixe la commémoration au 28 février, désormais fêtée chaque année. Aujourd’hui, on ne parle plus de la méthode Dean. On parle de la méthode Ball. L’enquête a pris un siècle. Elle a fini par gagner son nom. Des milliers de personnes avaient pu rentrer chez elles grâce à elle, avant même qu’elle ait l’âge d’avoir sa propre chaire. Elle ne l’a jamais su. L’histoire, elle, a fini par le dire.

La plaque commémorative en l'honneur d'Alice Ball

📋 Fiche d’identité

Nom completAlice Augusta Ball
Naissance24 juillet 1892, Seattle, États-Unis
Décès31 décembre 1916 (24 ans), Seattle
DomaineChimie, pharmacie (traitement de la lèpre)
DistinctionsPremière femme et première Afro-Américaine maîtrise en chimie à l’Université d’Hawaii (1915) ; plaque commémorative UH (2000) ; Alice Ball Day (28 février depuis 2022, Hawaii)
Publications clésTravaux sur les esters éthyliques de l’huile de chaulmoogra ; résultats publiés et diffusés après sa mort par Arthur L. Dean, puis réattribués à Ball (Hollmann, 1922)

  • National Geographic (FR) : Alice Ball, la scientifique qui a découvert un traitement contre la lèpre, a failli tomber dans l’oubli
    https://www.nationalgeographic.fr/sciences/alice-ball-la-scientifique-qui-a-decouvert-un-traitement-contre-la-lepre-a-failli-tomber-dans-loubli
  • BBC Afrique : Alice Ball : l’histoire fascinante de la scientifique américaine qui a mis au point le premier traitement efficace contre la lèpre
    https://www.bbc.com/afrique/monde-60900842
  • Wikipédia FR : Alice Ball
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Alice_Ball
  • Grunge : The Mysterious Death Of Trailblazing Chemist Alice Ball
    https://www.grunge.com/839622/the-mysterious-death-of-trailblazing-chemist-alice-ball/
  • National Geographic (EN) : Meet Alice Ball, the Woman Who Made a Leprosy Drug From Chaulmoogra Oil
    https://www.nationalgeographic.com/science/article/alice-ball-leprosy-hansens-disease-hawaii-womens-history-science
  • New Scientist : Alice Ball | US chemist who developed the Ball Method
    https://www.newscientist.com/people/alice-ball/

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