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T'inquiète, j't'explique !

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Penser contre son cerveau. #1 : Pourquoi on oublie le milieu.
  • Épisode 0 : Pourquoi il faut penser contre son cerveau

Tu sors d’un concert génial. Trois jours plus tard, un ami te demande la setlist. Le premier morceau ? Facile, c’était l’explosion de la salle. Le dernier, avec les rappels sous les cris du public ? Évident. Mais entre les deux… c’était quoi déjà ? Pourtant, tu étais à fond sur le moment. Chaque titre te faisait vibrer. Mais ton cerveau en a décidé autrement : le milieu s’est évaporé. Tu connais ça aussi avec ta liste de courses mentale. « Bananes, lait, pain… euh… et puis chocolat à la fin. » Attends, il y avait quoi entre le pain et le chocolat ? Disparu. Ou cette réunion interminable du mardi matin. Tu te souviens de l’intro (bonjour, café, blabla), de la conclusion (rendez-vous vendredi, salut), mais les 45 minutes du milieu ? Un immense flou.

Ce n’est pas un problème de concentration. C’est un mécanisme universel qu’on appelle l’effet de position en série : notre cerveau garde le début (effet de primauté) et la fin (effet de récence), mais jette allègrement le milieu à la poubelle.

L’histoire commence en 1885 avec Hermann Ebbinghaus, un philosophe allemand qui décide de se torturer au nom de la science. Il invente 2 300 syllabes complètement absurdes (genre « DAX », « MUP », « ZOL ») pour tester sa propre mémoire sans que le sens des mots n’interfère. Il les mémorise, les teste, mesure tout avec une rigueur chirurgicale. Résultat ? Il découvre la courbe en U : les syllabes du début et de la fin de ses listes sont bien rappelées, celles du milieu disparaissent. C’est la première preuve scientifique de l’effet de position en série.

Au milieu des années 1940, le psychologue Solomon Asch approfondit le phénomène. Il montre que l’information reçue en premier détermine plus l’impression qu’on a d’une personne que l’information reçue ensuite. L’effet de primauté touche autant la mémoire pure que nos jugements sociaux. Première impression négative ? Elle te colle à la peau, même si tu changes ensuite.

Dans les années 1960, les psychologues Postman, Phillips, Glanzer et Cunitz percent le mystère. Ils présentent des listes de mots à des volontaires et demandent un rappel immédiat : les participants se souviennent bien du début ET de la fin, mal du milieu. Mais avec un délai de 15 à 30 secondes, surprise : seuls les premiers mots restent accessibles. Leur interprétation : il y a deux systèmes en jeu. L’effet de primauté repose sur la mémoire à long terme (le début s’ancre solidement). L’effet de récence dépend de la mémoire à court terme (la fin est encore fraîche, mais s’évapore vite). Le milieu, lui, subit une double peine : écrasé par ce qui précède (interférence proactive) et recouvert par ce qui suit (interférence rétroactive).

Et la musique dans tout ça ? Une étude de l’Université de Warwick a testé l’effet avec des hymnes religieux à six couplets. Les chercheurs présentent les couplets en désordre et demandent aux participants de les réorganiser. Résultat : les pratiquants montrent des effets de primauté et récence massifs. Premier couplet ? Facile. Dernier ? Aussi. Le milieu ? Bonne chance. C’est la première preuve claire que l’effet de position en série touche aussi la mémoire musicale. Même quand c’est ton hymne préféré, ton cerveau sacrifie le milieu.

Pourquoi notre cerveau fait-il ça ? Parce qu’il a évolué pour traiter l’information de manière économique. Impossible de tout garder. Alors, il trie. Dans l’environnement ancestral, les extrémités d’une séquence portaient les informations les plus critiques. Le début donnait le contexte : ami ou ennemi ? nourriture ou danger ? La première impression orientait toute la réaction. La fin guidait l’action immédiate : le dernier mouvement du prédateur, la dernière indication du chemin à suivre. Le milieu ? Moins urgent. Si tu devais agir vite, c’était sur la base du début (contexte) et de la fin (action). Le reste, tu pouvais l’oublier.

La théorie de la « mémoire adaptative » montre que notre cerveau priorise naturellement les informations liées à la survie. Les chercheurs Nairne et Pandeirada ont démontré que le « traitement en contexte de survie » est l’une des meilleures techniques d’encodage mémoriel jamais découvertes. Notre mémoire est taillée pour retenir ce qui nous garde en vie, et les extrémités des séquences sont souvent les zones les plus riches en informations décisionnelles. Bref : tu ne pouvais pas tout retenir en courant dans la savane. Alors ton cerveau a choisi : début + fin. Le milieu, c’est du bonus. Et ce mécanisme, on l’a encore aujourd’hui.

Le problème, c’est qu’on ne court plus dans la savane. On vit dans un monde où l’information importante se cache n’importe où, y compris au milieu. Et notre cerveau de l’âge de pierre n’est pas au courant. Tu te souviens du début de ta réunion (bonjour tout le monde), de la fin (on se revoit vendredi). Mais le point crucial évoqué à la 35e minute ? Envolé. Tu as l’air distrait, alors que ton cerveau fait juste ce qu’il sait faire. Les orateurs inexpérimentés balancent l’info clé au milieu, là où ton cerveau est en mode économie d’énergie. Les pros, eux, savent : intro percutante, conclusion qui claque, et surtout, jamais le message principal au milieu.

Le cours du mercredi à 14h, pile au milieu de la semaine, au milieu de l’après-midi ? Double peine. Le cerveau décroche, et ce n’est pas de la flemme, c’est de la neurologie. Même quand c’est génial, le milieu s’efface. Ce morceau incroyable en plein milieu du set ? Dans trois jours, il aura disparu. Le film que tu adores ? Tu te souviens de l’ouverture et du twist final, mais pas de la scène clé du milieu. Les publicitaires connaissent la combine. Ils misent sur la première impression (l’ancrage initial de leur produit) et la dernière exposition avant ton achat (la pub que tu vois juste avant d’entrer au magasin). Le milieu ? Ils s’en fichent. Dans les débats, le dernier argument gagne souvent, même s’il n’est pas le meilleur. L’effet de récence fait son travail. Les débatteurs pros le savent : parle en dernier si tu peux.

Maintenant que tu sais, comment penser contre ton cerveau ? Prends des notes au milieu. Ton cerveau ne le fera pas pour toi. Si l’info tombe au milieu d’une réunion, d’un cours, d’un film, note-la. C’est là que ton cerveau va flancher. Découpe en sous-listes. Une liste de 12 courses ? Transforme-la en trois listes de 4. Chaque sous-liste a maintenant un début et une fin. Tu multiplies tes chances de tout retenir. Tu prépares une présentation, une setlist, un discours ? Le milieu aura besoin de plus de répétitions pour s’ancrer. Crée des « marqueurs » au milieu : un détail saillant, un changement de rythme, une blague, une image frappante. Quelque chose qui casse la monotonie et réveille ton cerveau.

Les premières impressions sont injustes. Elles collent à cause de l’effet de primauté, même si la personne change. Donne une seconde chance. Les derniers arguments ne sont pas toujours les meilleurs. Dans un débat, un entretien, une négociation, l’effet de récence joue. Méfie-toi de ce qui semble convaincant juste parce que c’est récent. Les pubs te manipulent avec ça. Première impression (le lancement produit), dernière impression (la pub avant achat). Entre les deux ? Peu importe. Sois conscient de la technique. Les orateurs qui comptent mettent l’essentiel aux extrémités. Si tu veux capter un message important, sois particulièrement attentif au milieu : c’est là qu’on te perdra, volontairement ou non.

Ton cerveau oublie le milieu parce qu’il a évolué pour économiser ses ressources. Dans la savane, ça sauvait des vies. Aujourd’hui, ça te fait rater des infos cruciales. Pense contre : note, découpe, répète le milieu. Et méfie-toi des premières impressions comme des derniers arguments. Ton cerveau te joue des tours, mais maintenant, tu le sais.


Hermann Ebbinghaus (1885) – Über das Gedächtnis (De la mémoire)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hermann_Ebbinghaus

Solomon Asch (années 1940) – Effet de primauté
https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_de_primauté

Postman & Phillips (1965) et Glanzer & Cunitz (1966) – Distinction mémoire à court terme / long terme
https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_de_récence

Étude de l’Université de Warwick – Serial position effects in semantic memory: reconstructing the order of verses of hymns
https://wrap.warwick.ac.uk/id/eprint/9997/

Nairne & Pandeirada – Adaptive memory: Ancestral priorities and the mnemonic value of survival processing
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20206924/

Codex des Biais Cognitifs (2016) – Traduction française du travail de John Manoogian III et Buster Benson
https://tinquietejtexplique.fr/codex-des-biais-cognitifs/

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