Épisode 11 : Les Premières Stations (1971-1974)

Introduction
Le 19 décembre 1972, le module de commande America amerrit dans l’océan Pacifique. À bord, Eugene Cernan, Ronald Evans et Harrison Schmitt viennent de boucler la mission Apollo 17, la dernière expédition lunaire de l’Histoire. Cernan, le dernier homme à avoir marché sur la Lune, a prononcé une phrase solennelle avant de remonter dans le module lunaire : « Nous partons comme nous sommes venus, et, si Dieu le veut, nous reviendrons avec la paix et l’espoir pour toute l’humanité. » Spoiler : on n’est toujours pas revenus. Apollo 17, c’est la fin d’une époque. Les trois missions suivantes — Apollo 18, 19 et 20 — ont été annulées. Apollo 20 a été sacrifiée dès janvier 1970 pour recycler son étage de Saturn V en station spatiale (Skylab, on y reviendra). Apollo 18 et 19 ont suivi le même chemin après l’accident d’Apollo 13 et face aux coupes budgétaires. Le budget de la NASA a fondu comme neige au soleil, l’opinion publique s’est détournée (après Apollo 11, les missions suivantes faisaient à peine les gros titres), et la guerre du Vietnam coûtait une fortune. L’âge d’or d’Apollo, celui des exploits et des records, est terminé.
Mais attention, ce n’est pas la fin de la conquête spatiale. C’est juste un changement de paradigme. Après avoir prouvé qu’on pouvait aller sur la Lune et en revenir, l’ambition devient différente : ne plus seulement visiter l’espace, mais y rester. Pas pour quelques jours ou quelques semaines, mais pour des mois. L’objectif n’est plus de planter un drapeau et de ramener des cailloux, mais de vivre et travailler en orbite, d’apprendre à survivre durablement dans ce milieu hostile. Et pour ça, il faut une maison. Pas un vaisseau de passage, pas une capsule exiguë où on dort dans son siège, mais une station spatiale. Un lieu habitable, avec des pièces, des laboratoires, des toilettes, et de la place pour bouger sans se cogner la tête toutes les cinq minutes. L’ère des stations spatiales commence. Et comme toujours dans cette saga, ça commence par une course. Une course que les Soviétiques vont remporter haut la main, avec une première historique… suivie d’une tragédie qui va marquer les esprits pour toujours.
Chapitre 1 : Saliout 1 – La Première de l’Histoire (1971)
Le 19 avril 1971, une fusée Proton-K décolle du cosmodrome de Baïkonour. À son sommet, un cylindre de 20 mètres de long et 18,5 tonnes : Saliout 1, la première station spatiale de l’Histoire. Pas un vaisseau qui passe et repart, mais une maison. Un lieu conçu pour rester en orbite et accueillir des équipages successifs. L’Union soviétique vient de marquer un nouveau point dans la course spatiale. Et ce n’est pas anodin. Parce qu’à ce moment-là, les Soviétiques ont perdu la Lune. Leur fusée lunaire, la N1, a explosé quatre fois de suite entre 1969 et 1972. Le programme lunaire habité soviétique est un désastre technique et organisationnel : les ingénieurs se détestent, les bureaux d’études se sabotent mutuellement, et la mort de Sergueï Korolev en 1966 a laissé un vide de leadership que personne n’a comblé. Pendant que les Américains plantaient le drapeau sur la Lune, les Soviétiques regardaient leurs fusées géantes exploser en direct. Alors, changement de stratégie. Puisqu’on ne peut pas aller sur la Lune, on va dominer l’orbite terrestre. On va apprendre à vivre dans l’espace plus longtemps que n’importe qui. Et pour ça, il faut une station.
Saliout 1 est un assemblage de trois compartiments. Le premier, à l’avant, est le compartiment de transfert, équipé du mécanisme d’amarrage qui permet aux vaisseaux Soyouz de se connecter. Le deuxième, au centre, est le compartiment principal : 4 mètres de diamètre, des postes de contrôle, 20 hublots pour observer la Terre et les étoiles, et même un télescope ultraviolet (l’Orion 1) pour étudier les étoiles sans l’interférence de l’atmosphère terrestre. Le troisième compartiment, à l’arrière, est non pressurisé et contient les moteurs pour maintenir l’orbite. La station orbite à 220 kilomètres d’altitude, dans une orbite circulaire stable. C’est spacieux comparé à une capsule Soyouz (où on dort assis), mais ça reste un tube. Un tube avec des câbles qui pendent partout, des instruments scientifiques accrochés aux murs, et une odeur de renfermé que les cosmonautes décriront plus tard comme un mélange de métal chaud et de sueur. Mais c’est leur tube. Le premier laboratoire spatial habitable de l’humanité.
Le 22 avril 1971, trois jours après le lancement de Saliout 1, le vaisseau Soyuz 10 décolle avec trois cosmonautes à bord : Vladimir Shatalov (commandant et vétéran, déjà trois vols), Aleksei Yeliseyev (ingénieur de vol, également vétéran), et Nikolai Rukavishnikov (ingénieur de recherche, premier vol). Leur mission : s’amarrer à la station, entrer à bord, et ouvrir officiellement la première maison spatiale de l’humanité. Le 24 avril, Soyuz 10 s’approche de Saliout 1. Le rendez-vous orbital se passe bien, les deux vaisseaux se rejoignent. Le contact doux (soft docking) est établi : le cône d’amarrage de Soyuz touche le réceptacle de Saliout. Tout va bien. Puis vient le contact dur (hard docking) : les verrous mécaniques doivent se fermer pour solidariser les deux vaisseaux et permettre le transfert de l’équipage. Et là, rien. Les verrous ne se ferment pas. Le mécanisme d’amarrage, qui est censé être automatique, ne répond pas correctement. Les moteurs de contrôle d’attitude de Soyuz se déclenchent de façon erratique, poussant le vaisseau de côté. Shatalov essaye de corriger manuellement, mais ça consomme du carburant à une vitesse folle. Après plusieurs tentatives infructueuses, la réalité s’impose : l’amarrage dur est impossible. Mais ce n’est pas tout. Quand l’équipage tente de se désengager pour rentrer sur Terre, le mécanisme d’amarrage refuse de lâcher prise. La sonde de Soyuz est coincée dans le réceptacle de Saliout. Panique à bord et au sol. Finalement, les contrôleurs au sol trouvent une solution : ordonner à l’équipage de couper un disjoncteur dans le mécanisme d’amarrage, ce qui force la sonde à se rétracter automatiquement. Ça fonctionne. Soyuz 10 se désengage, rentre sur Terre le 24 avril après seulement 1 jour, 23 heures et 45 minutes de vol. Échec. La première tentative d’occuper une station spatiale a foiré à cause d’un mécanisme défaillant. Les cosmonautes n’ont jamais pu entrer dans Saliout 1.
L’Union soviétique ne dit rien publiquement. Officiellement, Soyuz 10 était juste un « vol de test » du système d’amarrage. Officieusement, les ingénieurs bossent jour et nuit pour comprendre ce qui n’a pas fonctionné et corriger le problème avant la prochaine tentative. Parce qu’il y aura une prochaine tentative. Saliout 1 est là-haut, vide, qui attend. Et l’URSS ne peut pas se permettre un nouvel échec. La course spatiale continue, et cette fois, il faut gagner.
Chapitre 2 : Le Drame de Soyuz 11 (Juin 1971)
Le 6 juin 1971, Soyuz 11 décolle de Baïkonour. À bord, trois cosmonautes : Georgy Dobrovolsky (commandant, 43 ans, ingénieur aéronautique), Vladislav Volkov (ingénieur de vol, 35 ans, seul vétéran de l’équipage avec un vol Soyouz 7 en 1969), et Viktor Patsayev (ingénieur de recherche, 38 ans, spécialiste des systèmes de navigation). Ce n’est pas l’équipage prévu. Quatre jours avant le décollage, les médecins ont détecté une anomalie pulmonaire chez Valery Kubasov, membre de l’équipage principal, et l’ont soupçonné de tuberculose. Par précaution, tout l’équipage principal a été remplacé par l’équipage de réserve. Leonov, le célèbre cosmonaute de la première sortie extravéhiculaire en 1965, devait commander cette mission. Il a dû céder sa place à Dobrovolsky. Le 7 juin 1971, Soyuz 11 s’amarre à Saliout 1. Cette fois, ça fonctionne. Le contact dur est établi, les verrous mécaniques se ferment, l’écoutille s’ouvre. Les trois hommes pénètrent dans la station. Succès. Après l’échec de Soyuz 10, l’URSS vient enfin d’ouvrir la première maison spatiale habitée de l’histoire.
Pendant 23 jours, du 7 au 29 juin 1971, les trois cosmonautes vivent et travaillent à bord de Saliout 1. Ils établissent un nouveau record de durée dans l’espace, surpassant largement les missions Apollo. Ils mènent des expériences scientifiques : observation astronomique avec le télescope Orion 1 (malgré des dysfonctionnements), étude de la croissance des plantes en apesanteur, observation de la Terre pour la météorologie et la géologie, tests médicaux pour comprendre l’effet de l’apesanteur prolongée sur le corps humain. Ils font des retransmissions télévisées en direct, montrant au public soviétique leur vie dans l’espace. Ils flottent dans la station, sourient à la caméra, expliquent leurs expériences. Le 16 juin, un petit incendie se déclare à bord, rapidement maîtrisé, mais suffisant pour inquiéter tout le monde. La mission continue. Le 29 juin, après 23 jours en orbite, l’ordre est donné : il est temps de rentrer. Les trois hommes quittent Saliout 1, referment l’écoutille, retournent dans Soyuz 11, et se désengagent de la station. Les préparations pour la rentrée atmosphérique commencent. Dobrovolsky, Volkov et Patsayev sont en tenue légère — pas de combinaison pressurisée. Pourquoi ? Parce que l’espace est compté dans Soyouz. Avec trois hommes à bord, il n’y a pas la place pour trois combinaisons spatiales complètes. Et puis, techniquement, ce n’est pas nécessaire. Le module de descente est censé rester pressurisé pendant toute la rentrée. Les combinaisons, c’est lourd, encombrant, inconfortable. On s’en passe.
À 168 kilomètres d’altitude, le module orbital de Soyuz 11 se sépare du module de descente. C’est une opération de routine : 12 boulons explosifs sautent simultanément, les deux modules se séparent brutalement avec un choc violent. Et c’est là que tout bascule. Le choc de la séparation déclenche prématurément l’ouverture d’une valve de ventilation dans le module de descente. Cette valve est conçue pour s’ouvrir automatiquement à basse altitude (environ 5,5 kilomètres) afin d’égaliser la pression entre l’intérieur de la capsule et l’extérieur avant l’atterrissage. Mais elle vient de s’ouvrir à 168 kilomètres, en plein vide spatial. La pression à l’intérieur de la capsule — 776 millimètres de mercure, soit une atmosphère normale — commence à chuter. En moins d’une minute, elle tombe à 7 millimètres de mercure. Pratiquement le vide. Viktor Patsayev, qui est le plus proche de la valve, comprend immédiatement ce qui se passe. Il détache sa ceinture, se retourne, essaye de fermer manuellement la valve. Mais l’espace est tellement restreint qu’il ne peut pas bouger correctement. Dobrovolsky et Volkov, attachés sur leurs sièges, ne peuvent pas l’aider. Ils sont coincés. Patsayev lutte. Il réussit à tourner partiellement la valve — on la retrouvera plus tard à demi fermée — mais il manque de temps. Pour fermer complètement la valve, il faudrait une minute. Une minute de manipulation précise, de force, de coordination. Ils n’ont pas une minute. À partir du moment où la pression chute en dessous d’un certain seuil, le corps humain cesse de fonctionner. Le sang commence à bouillir, les poumons se vident, le cerveau manque d’oxygène. En environ 55 secondes, les trois hommes perdent conscience. Ils ne se réveillent jamais.
Le module de descente continue sa trajectoire de façon automatique. Les rétrofusées s’allument, les parachutes se déploient, tout se passe comme prévu. Le 30 juin 1971 à 2h17 du matin, heure locale, la capsule atterrit dans les steppes du Kazakhstan. L’atterrissage est parfait. Les équipes de récupération arrivent rapidement, ouvrent l’écoutille, et découvrent les trois cosmonautes morts, assis dans leurs sièges, immobiles. Dobrovolsky a des traces de sang autour du nez et des oreilles. Les médecins essayent la réanimation, mais c’est trop tard. Ils sont morts depuis plus d’une heure. L’autopsie révèle une asphyxie par dépressurisation. Pas de blessures, pas de traumatisme. Ils se sont simplement vidés de leur air. Les trois hommes deviennent les seuls humains à être morts dans l’espace (et non pendant le décollage ou l’atterrissage). Leur mission était un succès scientifique total : 23 jours en orbite, un record, des dizaines d’expériences menées à bien, des données précieuses pour le programme spatial soviétique. Mais ce succès s’est terminé par une tragédie qui aurait pu être évitée.
L’enquête révèle plusieurs défaillances de conception. La valve de ventilation ne disposait d’aucun système d’alerte en cas d’ouverture prématurée. Aucun voyant, aucune alarme. Les cosmonautes n’ont réalisé ce qui se passait qu’au moment où ils ont commencé à suffoquer. Il n’existait aucun système d’urgence pour refermer automatiquement la valve en cas de dépressurisation. Et surtout, le choc de séparation des modules n’avait jamais été testé de façon suffisamment rigoureuse pour anticiper ce genre de déclenchement accidentel. Les conséquences sont immédiates et radicales. À partir de ce moment, tous les cosmonautes soviétiques portent obligatoirement des combinaisons pressurisées lors du décollage et de la rentrée. Pas de négociation, pas d’exception. Les valves sont redessinées pour inclure des systèmes de sécurité : si elles s’ouvrent prématurément, elles se referment automatiquement. Un système de pompage d’air d’urgence est installé dans le module de descente pour compenser toute fuite. Mais ces améliorations ont un coût : l’espace. Avec les combinaisons et l’équipement de sécurité supplémentaire, les capsules Soyouz ne peuvent désormais accueillir que deux cosmonautes au lieu de trois. Cette réduction de capacité restera en vigueur pendant des années, jusqu’à ce que des versions améliorées de Soyouz permettent à nouveau d’embarquer trois personnes avec des combinaisons. L’Union soviétique organise des funérailles nationales pour Dobrovolsky, Volkov et Patsayev. Leurs cendres sont placées dans le mur du Kremlin, honneur suprême réservé aux héros de l’URSS. Le programme spatial continue, mais avec une conscience nouvelle de la fragilité de la vie dans l’espace.
Chapitre 3 : Skylab – Recycler Apollo (1973)
Pendant que les Soviétiques inaugurent l’ère des stations spatiales avec Saliout 1 en 1971, les Américains sont dans une situation paradoxale. Ils ont gagné la course à la Lune, planté leur drapeau, ramené des cailloux, prouvé leur supériorité technologique. Mais maintenant que la course est gagnée, plus personne ne veut payer. Le budget de la NASA fond. Le public s’en fiche. Apollo 11 était un événement planétaire, mais Apollo 12, 13, 14 ? Quelques lignes dans les journaux. En janvier 1970, la NASA annonce l’annulation d’Apollo 20. En septembre 1970, c’est au tour d’Apollo 18 et 19. Trop cher, trop risqué, plus assez d’intérêt politique. Les fusées Saturn V qui devaient envoyer ces missions sur la Lune sont là, stockées, inutiles. Des centaines de millions de dollars de technologie qui prennent la poussière. Alors, plutôt que de tout jeter, la NASA lance le Programme d’Applications Apollo (Apollo Applications Program, AAP). L’idée : recycler tout ce matériel coûteux pour faire autre chose. Et « autre chose », ça devient Skylab.

Mais avant d’arriver à Skylab, il faut comprendre un détail important : les Américains avaient aussi leur programme de station spatiale militaire. L’US Air Force développe depuis décembre 1963 le Manned Orbiting Laboratory (MOL), un laboratoire orbital habité officiellement destiné à déterminer « l’utilité militaire de l’homme dans l’espace ». En réalité, mission classifiée : surveillance et reconnaissance de l’URSS. Le MOL devait embarquer deux astronautes pour des missions de 30 jours, lancés avec un Gemini B modifié (avec une écoutille dans le bouclier thermique pour accéder à la station). Dix-sept astronautes sont sélectionnés, dont Robert H. Lawrence Jr., le premier astronaute afro-américain de l’histoire. Mais en juin 1969, après cinq ans et demi de développement et 1,56 milliard de dollars dépensés, le président Nixon annule brutalement le programme. Raisons : la guerre du Vietnam qui aspire les budgets, la compétition avec Apollo, et surtout l’amélioration rapide des satellites espions automatisés qui rendent une station habitée moins nécessaire. Le MOL ne volera jamais. Aucune mission habitée. Tout cet argent, tous ces astronautes entraînés, toutes ces technologies développées : pour rien. Ou presque. Parce que sept astronautes du MOL seront transférés à la NASA en août 1969 et voleront plus tard sur la navette spatiale. Et certains équipements et combinaisons développés pour le MOL seront recyclés dans… Skylab. Donc, contrairement aux Soviétiques qui font voler leurs deux programmes (DOS civil et Almaz militaire), les Américains n’en lancent qu’un seul : le programme civil de la NASA. Et c’est comme ça que toute l’ambition américaine en matière de stations spatiales se retrouve concentrée sur un seul projet : Skylab.
Le concept est brillant dans sa simplicité. Le troisième étage de la fusée Saturn V, appelé S-IVB, est un cylindre creux de 6,6 mètres de diamètre et près de 18 mètres de long. Normalement, il contient du carburant (hydrogène et oxygène liquides) pour l’injection trans-lunaire. Mais une fois vidé, c’est un volume énorme. Plus grand que n’importe quelle capsule Apollo, plus grand que Saliout 1. Alors, pourquoi ne pas le transformer en station spatiale ? On vide le réservoir, on l’équipe de laboratoires, de systèmes de survie, d’instruments scientifiques, et on le lance en orbite. C’est exactement ce que propose Wernher von Braun, qui dirige le centre Marshall de la NASA. Et c’est ce qu’ils font. La Saturn V prévue pour Apollo 20 est sacrifiée. Son étage S-IVB est réaménagé en « atelier orbital ». On y installe des couchettes, des postes de travail, des instruments, un télescope solaire monté à l’extérieur, des panneaux solaires pour l’énergie, et un module d’amarrage pour recevoir les capsules Apollo qui amèneront les équipages. Le résultat : Skylab, une station spatiale de 76,5 tonnes, 36 mètres de long (avec tous les modules assemblés), et un volume pressurisé de 351,6 mètres cubes. C’est gigantesque. Pour comparaison, Saliout 1 faisait 18,5 tonnes et environ 100 mètres cubes. Skylab est trois fois plus spacieuse que n’importe quelle structure habitée jamais envoyée dans l’espace. Les astronautes auront de la place pour bouger, pour travailler, pour vivre.
Le 14 mai 1973, la fusée Saturn V modifiée (AS-513) décolle du pas de tir 39A au Centre spatial Kennedy. À son sommet, Skylab. Pas d’équipage à bord. La station sera lancée vide, puis des équipages successifs viendront l’occuper avec des capsules Apollo. Le décollage est spectaculaire : 3 500 tonnes de poussée, le rugissement des moteurs F-1, la Saturn V s’élève majestueusement dans le ciel de Floride. Les contrôleurs au sol suivent la trajectoire. Premier étage largué, deuxième étage, tout se passe bien. Puis, à 63 secondes de vol, les capteurs détectent une anomalie. Des vibrations inhabituelles. Quelque chose bouge. Mais la fusée continue, l’injection en orbite se fait correctement, et Skylab est placée sur une orbite circulaire à environ 435 kilomètres d’altitude. Succès. Les ingénieurs au sol commencent à activer les systèmes de la station par télémétrie. Et là, les mauvaises nouvelles s’enchaînent.
Le bouclier anti-météorite, une fine couche de protection montée à l’extérieur de Skylab, a été arraché pendant le lancement. Ce bouclier avait deux fonctions : protéger la station contre les micro-météorites, et servir de bouclier thermique pour réfléchir la chaleur du Soleil. Pourquoi a-t-il été arraché ? Parce qu’à 63 secondes de vol, au moment où la fusée traversait les couches denses de l’atmosphère à grande vitesse, l’air s’est engouffré sous le bouclier, créant une pression énorme qui l’a décollé de la structure. Le bouclier s’est retourné comme un parapluie dans une tempête, s’est entrelacé avec l’un des deux grands panneaux solaires de Skylab, et a tout arraché dans son mouvement. Un panneau solaire complètement parti, disparu dans l’espace. L’autre panneau, toujours attaché, est resté coincé et bloqué contre la station, incapable de se déployer. Résultat : Skylab n’a plus qu’un seul petit panneau solaire opérationnel (celui du télescope), fournissant une fraction de la puissance électrique prévue. Et sans bouclier thermique, les températures à l’intérieur de la station montent en flèche. En plein Soleil, l’intérieur de Skylab atteint 54°C (130°F), voire 65°C dans certaines zones. Le plastique des câbles commence à fondre, dégageant des vapeurs toxiques. Les instruments surchauffent. Les systèmes de survie ne peuvent pas fonctionner correctement avec si peu d’énergie. Skylab, la première station spatiale américaine, est un désastre technique avant même d’avoir été habitée.
À Houston, au centre de contrôle, c’est la panique froide. Des centaines d’ingénieurs se réunissent en urgence. Skylab a coûté des centaines de millions de dollars, c’est le programme phare de la NASA après Apollo, et elle est en train de cuire en orbite. Le premier équipage, Skylab 2, doit décoller dans quelques jours. Mais pour faire quoi ? Entrer dans un four spatial et mourir de chaleur ? Impossible. La mission est retardée. Les équipes au sol bossent jour et nuit pour trouver des solutions. Il faut refroidir la station. Il faut restaurer l’énergie. Et il faut le faire avec ce qu’on a sous la main, parce qu’on ne peut pas renvoyer Skylab au sol pour la réparer. C’est une course contre la montre. Chaque jour qui passe, les températures restent élevées, les matériaux se dégradent, les chances de sauver la mission diminuent. Mais la NASA ne renonce jamais. Si Apollo 13 a prouvé quelque chose, c’est que face à une catastrophe, l’ingéniosité humaine peut accomplir des miracles. Skylab ne fait que commencer. Et elle va avoir besoin d’un miracle.
Chapitre 4 : La Réparation Héroïque (Mai 1973)
Pendant 10 jours, entre le lancement catastrophique de Skylab le 14 mai et le décollage prévu de l’équipage le 25 mai, la NASA travaille 24 heures sur 24 pour trouver des solutions. Des centaines d’ingénieurs, de techniciens, de scientifiques se réunissent au centre de contrôle de Houston et au centre Marshall. Le problème est double : il faut refroidir la station, et il faut restaurer l’énergie. Pour le refroidissement, une idée émerge rapidement : un parasol. Un simple parasol spatial pour bloquer les rayons du Soleil et faire baisser la température à l’intérieur. L’idée paraît ridicule, presque enfantine. Mais c’est exactement ce qu’il faut. Les ingénieurs conçoivent un dispositif en toile de mylar et nylon aluminisé, 6,7 mètres sur 7,3 mètres, monté sur des tiges télescopiques avec des ressorts. Le parasol sera plié dans un conteneur étanche, introduit depuis l’intérieur de Skylab via le sas scientifique (un petit sas normalement utilisé pour sortir des instruments), puis déployé à l’extérieur. Pas besoin de sortie extravéhiculaire, pas besoin de combinaison spatiale. Les astronautes le poussent dehors avec des tiges, les ressorts font le reste, et le parasol se déploie comme un parapluie géant au-dessus de la station. Simple, élégant, et conçu en six jours. Un miracle d’ingénierie improvisée.
Le 25 mai 1973, onze jours après le lancement de Skylab, la fusée Saturn IB décolle avec la mission Skylab 2. À bord de la capsule Apollo, trois astronautes : Pete Conrad (commandant, vétéran de Gemini et d’Apollo 12, troisième homme à avoir marché sur la Lune), Joseph Kerwin (pilote scientifique, médecin, premier médecin astronaute américain), et Paul Weitz (pilote, premier vol). Leur mission : sauver Skylab. Pas de science, pas d’expériences, juste sauver la station. Conrad, qui a l’habitude des situations impossibles, déclare avant le départ : « We can fix anything » (« On peut tout réparer »). C’est de l’optimisme ou de l’arrogance, mais c’est exactement l’état d’esprit nécessaire. Le 26 mai, après une journée de rendez-vous orbital, la capsule Apollo s’amarre à Skylab. Les trois hommes ouvrent l’écoutille et pénètrent dans la station. La chaleur est étouffante. Même après plusieurs jours de rotation de la station pour minimiser l’exposition au Soleil, l’intérieur est encore à plus de 40°C. L’air sent le plastique fondu et les produits chimiques. Mais la structure est intacte. Skylab tient. Elle attend juste qu’on la répare.
La première priorité : déployer le parasol. Les astronautes sortent le conteneur du sas scientifique, positionnent les tiges télescopiques, et commencent à pousser le parasol vers l’extérieur. Tige par tige, ils étendent le dispositif jusqu’à ce qu’il soit suffisamment loin de la station. Puis, les ressorts se déclenchent. Le parasol se déploie, s’ouvre au-dessus de Skylab comme un parapluie de 50 mètres carrés. Les capteurs de température commencent immédiatement à enregistrer une baisse. Lentement, mais régulièrement. En quelques heures, la température intérieure passe de 40°C à 30°C. En quelques jours, elle stabilise à 24°C (75°F). Parfait. Skylab est à nouveau habitable. Le parasol, ce dispositif bricolé en six jours avec du mylar et des ressorts, a sauvé la station. Mais il reste un problème : l’énergie. Le petit panneau solaire du télescope ne suffit pas. Il faut libérer le grand panneau solaire coincé contre la station. Et pour ça, il va falloir sortir.
Le 7 juin 1973, jour 14 de la mission, Pete Conrad et Joseph Kerwin se préparent pour une sortie extravéhiculaire. L’objectif : libérer le panneau solaire coincé. Le problème, c’est que personne n’a jamais fait ça. Jamais un astronaute n’a eu à réparer une structure aussi complexe en orbite. Les sorties d’Apollo sur la Lune, c’était prévu, entraîné, répété cent fois. Là, c’est de l’improvisation pure. Au sol, Rusty Schweickart, astronaute de réserve, a passé des jours dans le bassin de simulation en apesanteur pour tester des procédures. Il a envoyé des instructions détaillées à Conrad et Kerwin. La technique : utiliser des coupe-branches (limb-loppers) modifiés pour couper partiellement la sangle d’aluminium qui retient le panneau, puis tirer sur le panneau avec une corde jusqu’à ce qu’il se libère. Simple en théorie. En pratique, dans le vide spatial, à 435 kilomètres d’altitude, avec des gants épais et une visibilité limitée ? On va voir.
Conrad et Kerwin sortent de Skylab. Ils flottent le long de la station, s’accrochent aux prises disponibles, avancent prudemment vers le panneau coincé. Le Soleil tape directement sur eux, la température de leurs combinaisons monte. Ils transpirent. Conrad attache une corde à l’extrémité du panneau solaire. Kerwin positionne les coupe-branches sur la sangle d’aluminium et appuie. La sangle résiste. Il appuie plus fort. Partiellement coupée, mais pas suffisamment. Maintenant, il faut tirer. Conrad et Kerwin se positionnent de chaque côté de la corde, calent leurs pieds contre la structure de Skylab, et tirent de toutes leurs forces. La sangle résiste. Ils tirent encore. Rien. Ils repositionnent leurs pieds, prennent un meilleur angle, et tirent à nouveau. Un craquement métallique. La sangle cède partiellement. Encore un effort. Les deux hommes tirent ensemble, coordonnant leurs mouvements malgré l’absence de gravité. Et soudain, le panneau se libère. Il pivote violemment, se déplie comme une aile géante, et se verrouille en position déployée. Les cellules solaires brillent sous le Soleil. Les capteurs de puissance dans Skylab enregistrent immédiatement une montée spectaculaire. Le panneau fonctionne. Skylab a de l’énergie. La sortie extravéhiculaire dure 3 heures et 25 minutes. Conrad et Kerwin rentrent épuisés, trempés de sueur, mais victorieux. Ils viennent de réussir la première réparation majeure en orbite de l’histoire spatiale.
Le 22 juin 1973, après 28 jours, 49 minutes et 49 secondes en orbite, la capsule Apollo de Skylab 2 se détache de la station et rentre sur Terre. Amerrissage dans le Pacifique, récupération par l’USS Ticonderoga. Conrad, Kerwin et Weitz sortent de la capsule en souriant, en pleine forme. Ils viennent d’établir un nouveau record de durée dans l’espace. Mais surtout, ils viennent de prouver quelque chose d’essentiel : les humains peuvent réparer, maintenir, sauver des structures complexes en orbite. Skylab, qui devait être un échec catastrophique, est maintenant pleinement opérationnelle. La station est prête à accueillir les équipages suivants. Et pour la première fois dans l’histoire des stations spatiales, un équipage revient vivant. Contrairement aux tragiques cosmonautes de Soyouz 11 deux ans plus tôt, les astronautes de Skylab 2 ont survécu. La conquête spatiale apprend de ses erreurs, améliore ses systèmes, protège ses équipages. Skylab est sauvée. L’aventure ne fait que commencer.
Chapitre 5 : Vivre et Travailler en Orbite (1973-1974)
Après l’exploit héroïque de Skylab 2, il est temps de passer aux choses sérieuses : transformer la station spatiale en laboratoire scientifique fonctionnel. Skylab n’a pas été construite juste pour prouver qu’on peut réparer une station en orbite. Elle a été construite pour faire de la science. Et maintenant qu’elle est réparée, il faut l’utiliser. Le 28 juillet 1973, deux mois après le retour de Conrad et son équipage, la mission Skylab 3 décolle avec un nouvel équipage : Alan Bean (commandant, vétéran d’Apollo 12, quatrième homme à avoir marché sur la Lune), Owen Garriott (pilote scientifique, physicien), et Jack Lousma (pilote). Leur mission : rester 59 jours en orbite, doubler le record de durée établi par Skylab 2, et mener un programme scientifique intensif. Pendant presque deux mois, les trois hommes vivent et travaillent dans Skylab. Ils effectuent des observations astronomiques avec le télescope solaire monté à l’extérieur de la station. Ils photographient la Terre pour étudier les ressources terrestres, la météorologie, la géologie. Ils mènent des expériences médicales pour comprendre comment le corps humain s’adapte à l’apesanteur prolongée. Et accessoirement, ils déploient un second bouclier thermique (twin-pole) lors d’une sortie extravéhiculaire, parce que le premier parasol commence à se dégrader sous les radiations solaires. La mission Skylab 3 se termine le 25 septembre 1973. Amerrissage réussi, équipage en bonne santé. Un succès total.
Le 16 novembre 1973, Skylab 4 décolle. C’est la dernière mission vers la station, et elle va être la plus longue. L’équipage : Gerald Carr (commandant), Edward Gibson (pilote scientifique, astrophysicien), et William Pogue (pilote). Particularité : les trois hommes sont des débutants, aucun vol spatial précédent. Et ils vont rester 84 jours en orbite. Presque trois mois. Un record absolu pour l’époque, qui ne sera battu que bien plus tard. Pourquoi si longtemps ? Parce que la NASA veut savoir si le corps humain peut supporter des missions de longue durée. Si on veut aller sur Mars un jour, il faudra passer des mois dans l’espace. Autant commencer à tester. Le programme est ambitieux : plus de 6 000 heures d’expériences scientifiques prévues, observation de la comète Kohoutek qui passe près de la Terre en décembre, quatre sorties extravéhiculaires (au lieu des deux habituelles), des milliers d’objets à ranger et installer. C’est beaucoup. Trop, même. Et très vite, les choses se compliquent.
Dès l’arrivée à bord de Skylab, William Pogue a le mal de l’espace. Nausées, vertiges, vomissements. C’est normal, c’est l’adaptation à l’apesanteur. Mais l’équipage décide de ne pas en informer immédiatement le contrôle au sol, pensant que ça va passer et préférant ne pas inquiéter Houston. Problème : toutes les conversations à bord sont enregistrées. Quand Alan Shepard, qui coordonne les équipages depuis le sol, découvre l’enregistrement, il passe un savon monumental à l’équipage. En direct. Retransmis publiquement. « Vous devez nous dire immédiatement quand quelque chose ne va pas. » L’équipage est humilié. La relation avec Houston commence mal. Très mal. Et ensuite, il y a le planning. La NASA a prévu des journées de 16 heures de travail continu pendant 84 jours. Pas de temps de pause, pas de temps d’adaptation, pas de jours de repos. L’équipage doit travailler pendant les repas, travailler pendant les temps prévus pour l’hygiène. Ils prennent du retard dès la première semaine. Carr explique qu’ils n’ont même pas le temps de se préparer mentalement entre deux expériences, ni de se déplacer d’un poste de travail à l’autre. Tout s’enchaîne trop vite. Ils sont épuisés, dépassés, frustrés. Et au sol, au lieu de comprendre, les contrôleurs poussent encore plus fort. « Vous ne travaillez pas assez. Rattrapez le retard. Pas de pauses. »
Les tensions montent. Jour après jour, semaine après semaine, l’épuisement s’accumule. L’équipage se sent comme des machines, des ouvriers à la chaîne dans une usine spatiale. Plus d’humain, juste des tâches à accomplir. Et le 28 décembre 1973, après six semaines en orbite, l’équipage craque. Ce jour-là, Carr, Gibson et Pogue prennent une décision radicale : ils coupent les communications avec Houston. Complètement. Plus de liaison radio, plus de télémétrie en temps réel, plus d’ordres du sol. Blackout volontaire. Pendant toute une journée, ils ne font rien. Ils se reposent. Ils flottent dans Skylab, regardent la Terre défiler sous eux, discutent tranquillement, reprennent leur souffle. C’est la première « grève » de l’histoire spatiale. La première fois qu’un équipage désobéit au contrôle au sol et impose ses propres conditions. À Houston, c’est la panique. Que se passe-t-il ? Un problème technique ? Une urgence médicale ? Non. Juste des hommes épuisés qui disent stop.

Quand les communications reprennent, Carr transmet calmement mais fermement les revendications de l’équipage : « On a besoin de plus de temps de repos. On a besoin d’un emploi du temps qui ne soit pas aussi serré. On a besoin de plus de contrôle sur notre propre planning. » Ce n’est pas une demande. C’est une condition. Soit vous acceptez, soit on ne travaille plus. Le contrôle au sol, après des heures de discussions internes, finit par céder. Le planning est allégé. Les pauses sont respectées. L’équipage gagne une certaine autonomie pour organiser son propre temps de travail. Et miraculeusement, la productivité remonte. Les six dernières semaines de la mission deviennent, selon les mots de Gibson, « bien plus agréables ». L’équipage accomplit ses objectifs scientifiques, effectue ses quatre sorties extravéhiculaires, observe la comète Kohoutek, et termine sa mission avec succès. Mais la NASA n’oublie pas. Aucun des trois astronautes de Skylab 4 ne revolera jamais. Carr, Gibson, Pogue : carrière spatiale terminée. Un seul vol, puis rien. La NASA est rancunière. Ou peut-être qu’elle a peur. Peur que d’autres équipages suivent cet exemple. Peur de perdre le contrôle.
Pourtant, cet incident a enseigné une leçon essentielle : les astronautes ne sont pas des robots. Ils ont besoin de repos, d’autonomie, de respect. Les missions spatiales de longue durée ne peuvent pas fonctionner comme des usines. Il faut du temps libre, du temps pour réfléchir, du temps pour simplement être humain. Les programmes suivants (navette spatiale, station Mir, ISS) tiendront compte de cette leçon. Les plannings seront plus réalistes, les équipages auront plus d’autonomie, et les jours de repos seront respectés. La « mutinerie » de Skylab 4, qu’Ed Gibson qualifiera plus tard de mythe (parce qu’ils n’ont jamais vraiment arrêté de travailler), reste un moment charnière dans l’histoire spatiale. Le moment où l’humain a repris le dessus sur la machine.
À quoi ressemble la vie à bord de Skylab ? Commençons par le plus basique : les toilettes. Dans l’espace, tout flotte. Y compris ce qui sort de ton corps. Alors, les toilettes spatiales de Skylab utilisent un système d’aspiration. Pour l’urine, il faut se connecter à un tube en plastique relié à un aspirateur qui crée un flux d’air pour emporter le liquide. Pour les déchets solides, même principe : tu t’assois (attaché avec des sangles pour ne pas partir en arrière), tu fais tes besoins dans un sac spécial, et un aspirateur crée une aspiration pour tout récupérer. L’urine est recyclée en eau potable après traitement. Les déchets solides sont stockés et seront incinérés lors de la rentrée atmosphérique. Glamour ? Non. Nécessaire ? Absolument. Ensuite, l’hygiène. Pas de douche traditionnelle dans Skylab. L’eau ne coule pas, elle forme des bulles qui flottent partout. Alors, les astronautes se lavent avec des lingettes humides et du shampoing sans rinçage. Pour se raser ou se couper les cheveux, il faut utiliser une tondeuse connectée à un aspirateur pour éviter que les poils ne flottent dans toute la station et ne se coincent dans les systèmes de ventilation. Les vêtements ne peuvent pas être lavés (trop d’eau nécessaire), donc ils sont portés plusieurs jours puis jetés. C’est basique, spartiate, mais ça fonctionne.
Maintenant, la nourriture. Skylab dispose d’une vraie cuisine, avec un réfrigérateur, un réchaud, et une table. Les astronautes mangent des repas déshydratés (il faut ajouter de l’eau chaude), mais aussi des aliments congelés qu’ils peuvent réchauffer. C’est infiniment mieux que les tubes d’aliments compressés des missions Mercury et Gemini. Les repas se prennent à une table avec des plateaux magnétiques pour retenir les ustensiles. L’équipage mange ensemble, discute, partage. C’est un moment de socialisation important après des heures de travail intensif. Et le travail, justement, c’est quoi ? L’observation scientifique. Skylab dispose de l’Apollo Telescope Mount (ATM), un ensemble de huit télescopes montés à l’extérieur de la station pour observer le Soleil dans différentes longueurs d’onde (rayons X, ultraviolet, visible). Les astronautes passent des heures à positionner les télescopes, prendre des photos, enregistrer des données. Ils étudient les éruptions solaires, les taches solaires, la couronne solaire. C’est la première fois que des humains observent le Soleil de façon continue depuis l’espace, sans l’interférence de l’atmosphère terrestre. Révolutionnaire. Ils observent aussi la Terre. Avec des caméras haute résolution, ils photographient les océans, les déserts, les forêts, les villes. Ils étudient la météorologie, la pollution, l’agriculture. Ces images serviront plus tard pour la gestion des ressources terrestres. Et ils mènent des expériences médicales. Parce que vivre en apesanteur, ce n’est pas neutre. Le corps change. Les os perdent du calcium. Les muscles s’atrophient. Le cœur diminue de taille parce qu’il n’a plus besoin de pomper contre la gravité. Pour contrer ces effets, les astronautes font de l’exercice tous les jours. Skylab dispose d’un vélo d’appartement et d’un tapis de course (avec des sangles élastiques pour plaquer l’astronaute contre le tapis). Deux heures d’exercice par jour, obligatoire. Mais même avec ça, les astronautes perdent de la masse musculaire et osseuse. Les médecins mesurent tout : poids, densité osseuse, volume sanguin, rythme cardiaque. Skylab est un laboratoire vivant pour comprendre l’adaptation humaine à l’espace.
Le 8 février 1974, après 84 jours en orbite, la capsule Apollo de Skylab 4 se détache de la station et rentre sur Terre. Amerrissage dans le Pacifique, récupération par l’USS New Orleans. Carr, Gibson et Pogue sortent de la capsule épuisés, amaigris, mais en bonne santé. Ils viennent de passer presque trois mois dans l’espace. Un exploit médical autant que technique. Skylab reste en orbite, vide. La NASA prévoit d’autres missions, mais les coupes budgétaires et le développement de la navette spatiale changent les priorités. Aucun autre équipage ne viendra. Skylab dérive lentement, seule, sa mission accomplie. Entre mai 1973 et février 1974, trois équipages ont vécu à bord, totalisant 171 jours d’occupation. Ils ont mené des milliers d’heures d’expériences, pris des centaines de milliers de photos, collecté des données scientifiques inestimables. Skylab a prouvé que les humains peuvent vivre et travailler en orbite pendant des mois. Que l’espace peut devenir un lieu de travail, pas juste un lieu de passage. Et que malgré l’inconfort, malgré les défis, l’exploration spatiale continue.
Chapitre 6 : T’inquiète, j’t’explique – Pourquoi le Corps Humain Déteste l’Apesanteur
Vivre dans l’espace, flotter en apesanteur, regarder la Terre depuis un hublot, ça a l’air magique. Et ça l’est. Mais il y a un problème : ton corps déteste ça. Parce que ton corps a évolué pendant des millions d’années sous l’influence de la gravité terrestre. Chaque cellule, chaque os, chaque muscle, chaque système de ton organisme s’est adapté pour fonctionner sous 1 G (l’accélération gravitationnelle de la Terre). Et quand tu retires soudainement cette gravité, tout part en vrille. Pas immédiatement, pas de façon spectaculaire, mais progressivement, insidieusement, ton corps commence à se dégrader. Les missions Skylab ont permis de documenter ces effets pour la première fois. Et ce qu’on a découvert, c’est que l’apesanteur est terrible pour l’organisme. Voici pourquoi.
Première victime : les os. Sur Terre, tes os supportent ton poids en permanence. Quand tu marches, quand tu cours, quand tu sautes, tu mets tes os sous contrainte mécanique. Et les os, comme les muscles, s’adaptent à cette contrainte. Ils se renforcent, se densifient, se reconstruisent constamment. C’est un cycle permanent de destruction et de reconstruction (le remodelage osseux). Mais dans l’espace, tes os ne portent plus rien. Pas de poids, pas de contrainte, pas de raison de rester forts. Alors, ton corps décide économiquement de les affaiblir. Il résorbe le calcium des os et l’évacue dans les urines. Résultat : tu perds 1 à 2 % de ta densité osseuse par mois en orbite. Ça paraît peu ? Six mois en apesanteur équivalent à vingt ans de perte osseuse sur Terre. C’est comme si tu vieillissais quarante fois plus vite, mais uniquement pour tes os. Les astronautes de Skylab 4, après 84 jours en orbite, avaient perdu une quantité significative de calcium. Leurs os étaient plus fragiles, plus cassants, plus proches de ceux d’une personne âgée souffrant d’ostéoporose. Et le pire ? Même après le retour sur Terre, la récupération est limitée. Plus de 50 % des astronautes ne récupèrent jamais complètement leur densité osseuse initiale. Les os les plus touchés : ceux qui portent normalement le poids du corps. Les hanches, le bassin, les jambes. Pour contrer ça, les astronautes font de l’exercice intensif tous les jours (au moins deux heures), avec des appareils spéciaux qui simulent la gravité. Mais même avec ça, la perte osseuse continue. C’est l’un des plus gros défis médicaux pour les missions longues. Si on veut aller sur Mars (voyage de plusieurs mois), il faudra trouver une solution. Sinon, les astronautes arriveront avec des os tellement fragiles qu’ils risquent de se fracturer en posant le pied sur le sol martien.
Deuxième victime : les muscles. Même principe que les os : si tu ne les utilises pas, tu les perds. Sur Terre, tes muscles travaillent en permanence contre la gravité. Même debout, immobile, tes muscles posturaux se contractent pour te maintenir droit. Dans l’espace, plus besoin. Tu flottes, tu ne tombes pas, tes muscles ne servent plus à rien. Alors, ils s’atrophient. Après seulement cinq jours d’inactivité en apesanteur, les astronautes perdent environ 20 % de leurs fibres musculaires et 15 % de leur force maximale. Les jambes sont les plus touchées. Sur Terre, tes jambes portent ton corps toute la journée. Dans l’espace, elles ne font rien. Elles deviennent maigres, fines, ridicules. Les astronautes les appellent en plaisantant des « jambes de poulet » (bird legs). Et ce n’est pas juste esthétique. La perte de masse musculaire affecte aussi le cœur. Ton cœur est un muscle. Sur Terre, il doit pomper le sang contre la gravité pour l’envoyer jusqu’à ton cerveau. Dans l’espace, plus besoin de cette force. Le cœur diminue de volume, devient plus faible. Après plusieurs mois en orbite, le système cardiovasculaire des astronautes est déconditionné : leur cœur bat plus vite au repos, leur capacité d’effort est réduite. Quand ils reviennent sur Terre, beaucoup ont du mal à se lever sans avoir des vertiges ou des évanouissements (hypotension orthostatique). Leur corps doit réapprendre à fonctionner sous gravité. Ça prend des semaines, voire des mois.
Troisième victime : les fluides corporels. Sur Terre, la gravité tire tout vers le bas. Ton sang, ta lymphe, tes liquides interstitiels, tout descend dans tes jambes. C’est pour ça que tu as parfois les pieds gonflés en fin de journée. Dans l’espace, la gravité ne tire plus rien. Les liquides se redistribuent de façon uniforme dans tout le corps. Résultat : environ 1,5 à 2 litres de liquide remontent des jambes vers la tête. Les astronautes développent ce qu’on appelle le syndrome du « visage gonflé et jambes de poulet » (puffy face and bird legs). Leur visage enfle, devient bouffi, les paupières gonflent, les veines du front et du cou ressortent. Les tissus du visage s’épaississent d’environ 7 %. Pendant ce temps, leurs jambes maigrissent, perdent du volume, deviennent fines comme des bâtons. C’est visuellement frappant : les photos des astronautes en orbite montrent toujours des visages ronds et gonflés, avec des yeux un peu plissés et le nez bouché (parce que les sinus sont congestionnés). Cette redistribution des fluides n’est pas juste esthétique. Elle affecte aussi le cerveau. Avec plus de liquide dans la tête, la pression intracrânienne augmente légèrement. Ça peut causer des maux de tête, des troubles du sommeil, et surtout, des problèmes de vision.
Quatrième victime : les yeux. C’est l’une des découvertes les plus inquiétantes de la médecine spatiale moderne. Jusqu’à 48 % des astronautes en mission longue développent des problèmes de vision. Ce syndrome s’appelle le SANS (Spaceflight-Associated Neuro-Ocular Syndrome, syndrome neuro-oculaire associé au vol spatial). Les symptômes : vision floue de près, aplatissement du globe oculaire, gonflement du nerf optique, plis dans la rétine. Certains astronautes ont dû porter des lunettes en orbite alors qu’ils avaient une vision parfaite avant le départ. D’autres sont revenus avec une vision dégradée de façon permanente. Pourquoi ? La cause exacte n’est pas encore totalement comprise, mais c’est lié à la redistribution des fluides. Avec plus de liquide dans la tête, la pression augmente autour du nerf optique et du globe oculaire. Le nerf optique gonfle, le globe oculaire se déforme légèrement (il s’aplatit à l’arrière), et la vision change. Le problème, c’est que ces changements peuvent être irréversibles. Même après le retour sur Terre, certains astronautes ne récupèrent jamais complètement leur vision. C’est un risque majeur pour les missions longues. Imagine : tu pars pour Mars avec une vision parfaite, et tu reviens avec une myopie ou une vision floue permanente. Pour l’instant, il n’existe pas de solution. Les chercheurs travaillent sur des combinaisons de pression négative pour les jambes (pour forcer le sang à redescendre), mais rien de définitif.
Et ce n’est pas fini. L’apesanteur affecte aussi le système immunitaire (qui devient moins efficace), l’équilibre (l’oreille interne perd ses repères, causant des nausées et du mal de l’espace), la cicatrisation (plus lente), et même le sommeil (perturbé par l’absence de rythme jour-nuit naturel). L’apesanteur, c’est un environnement hostile pour le corps humain. Pas immédiatement mortel, mais durablement dégradant. Les missions Skylab ont permis de documenter tout ça pour la première fois. Avant, on ne savait pas vraiment ce qui se passait après des semaines ou des mois en orbite. Maintenant, on sait. Et on sait qu’il faut trouver des solutions. Pour aller sur Mars, pour établir des bases lunaires permanentes, pour vivre durablement dans l’espace, il faudra inventer des moyens de protéger le corps humain. Gravité artificielle par rotation ? Médicaments pour renforcer les os ? Combinaisons de pression ? Modifications génétiques ? On ne sait pas encore. Mais une chose est sûre : si l’humanité veut devenir une espèce spatiale, elle devra d’abord comprendre et vaincre les effets de l’apesanteur. Parce que pour l’instant, nos corps sont faits pour la Terre. Et ils le rappellent cruellement dès qu’on les en éloigne.
Chapitre 7 : Les Successeurs de Saliout 1 (1973-1974)
Pendant que les Américains réparent héroïquement Skylab et établissent des records de durée en orbite entre 1973 et 1974, les Soviétiques continuent leur programme de stations spatiales. Mais contrairement à Skylab qui fonctionne brillamment après sa réparation, le programme soviétique traverse une période difficile. Après le succès tragique de Saliout 1 (succès technique, tragédie humaine avec Soyuz 11), l’URSS enchaîne les lancements. Mais cette fois, les échecs s’accumulent. Et pour compliquer les choses, il faut comprendre que le programme soviétique de stations spatiales n’est pas unifié. Il y a en réalité deux programmes parallèles, lancés par deux bureaux d’études rivaux, et l’URSS les mélange sous le même nom « Saliout » pour créer l’illusion d’un programme cohérent. D’un côté, les stations DOS (Dolgovremennaya Orbitalnaya Stantsiya, station orbitale de longue durée), civiles, dérivées du programme Soyuz et développées par le bureau d’études de Korolev. Saliout 1 était une DOS. De l’autre, les stations Almaz (Diamant), militaires, développées par le bureau d’études de Vladimir Chelomei pour faire de la reconnaissance photographique depuis l’orbite. Ces stations militaires sont déguisées sous le nom « Saliout » pour masquer leur véritable nature. Résultat : quand l’URSS annonce le lancement d’une nouvelle station Saliout, on ne sait jamais si c’est une station civile ou militaire jusqu’à ce qu’elle soit en orbite. Confusion organisée.
Le 3 avril 1973, quelques semaines avant le lancement de Skylab, l’URSS lance Saliout 2. C’est en réalité la première station militaire Almaz (OPS-1, Orbital Piloted Station). Elle est censée faire de l’observation terrestre pour des applications militaires. Mais presque immédiatement après le lancement, les choses tournent mal. Des capteurs détectent une perte de pression. Quelque part dans la structure, il y a une fuite. La station se dépressurise lentement. Les contrôleurs au sol essayent de stabiliser la situation, mais c’est impossible. Saliout 2 devient inutilisable. Aucun équipage ne peut y monter. Après seulement 26 jours en orbite, la station retombe dans l’atmosphère et se désintègre. Échec total. Premier lancement après Saliout 1, premier échec. Mais l’URSS ne renonce pas. Le 11 mai 1973, une autre station est lancée en urgence pour compenser l’échec de Saliout 2. Celle-ci s’appelle Cosmos-557 (un nom générique utilisé pour masquer les missions ratées). Mais les choses empirent. Peu après l’injection en orbite, la station perd le contrôle. Les moteurs de stabilisation ne répondent plus correctement. Cosmos-557 part en vrille, impossible à stabiliser. Après seulement 11 jours, elle retombe et brûle dans l’atmosphère. Deuxième échec consécutif. En l’espace de deux mois, l’URSS a perdu deux stations spatiales sans qu’aucun équipage n’ait pu y monter. Pendant ce temps, les Américains réparent Skylab et commencent leurs missions scientifiques. Le contraste est brutal.
Le 25 juin 1974, l’URSS lance Saliout 3. C’est une deuxième station militaire Almaz (OPS-2). Cette fois, ça fonctionne. La station est stable, opérationnelle, pressurisée. Elle dispose de caméras haute résolution pour photographier la Terre, et même d’un canon spatial de 23 mm monté à bord pour tester la possibilité de détruire des satellites ennemis en orbite. Oui, un canon. Dans l’espace. Parce que la Guerre froide ne s’arrête pas à l’atmosphère. Le 3 juillet 1974, la mission Soyuz 14 décolle avec deux cosmonautes : Pavel Popovich (commandant, vétéran avec deux vols précédents) et Yuri Artyukin (ingénieur de vol, premier vol). Ils s’amarrent à Saliout 3, pénètrent dans la station, et commencent leurs travaux. Pendant 15 jours, ils photographient la Terre, testent les systèmes, mènent des expériences médicales. La mission est un succès. Ils rentrent sur Terre le 19 juillet 1974 en bonne santé. Enfin une victoire après les échecs. Encouragée, l’URSS lance immédiatement une deuxième mission vers Saliout 3. Le 26 août 1974, Soyuz 15 décolle avec Gennadi Sarafanov (commandant) et Lev Dyomin (ingénieur de vol). Leur mission : s’amarrer à Saliout 3 et continuer le programme d’observation. Mais lors de l’approche finale, le radar de rendez-vous automatique tombe en panne. Le système d’amarrage automatique ne fonctionne plus. Sarafanov tente un amarrage manuel, mais il n’a pas assez de carburant pour multiplier les essais. Après plusieurs tentatives infructueuses, l’ordre est donné : abandonnez, rentrez. Soyuz 15 se désengage et rentre sur Terre après seulement 2 jours en orbite. Mission échouée. Saliout 3 reste en orbite jusqu’au 24 janvier 1975, date à laquelle elle est désorbité volontairement. Juste avant sa rentrée, les contrôleurs au sol testent le canon spatial. Ils tirent plusieurs salves dans le vide. Le canon fonctionne. C’est la seule fois dans l’histoire qu’une arme à feu a été tirée dans l’espace depuis une station habitée. Puis Saliout 3 brûle dans l’atmosphère.
Le 26 décembre 1974, l’URSS lance Saliout 4. Cette fois, c’est une station civile DOS, comme Saliout 1. Retour aux sources après les échecs de 1973 et l’intermède militaire de Saliout 3. Saliout 4 est une station de deuxième génération, améliorée par rapport à Saliout 1. Elle pèse 18,2 tonnes, mesure 15,8 mètres de long, et offre 90 mètres cubes de volume pressurisé. Surtout, elle est équipée de matériel scientifique de pointe : un télescope solaire orbital (OST-1) de 25 centimètres, deux télescopes à rayons X pour l’observation du cosmos, des spectromètres, et plus de 2 000 kilogrammes d’équipement scientifique. C’est un véritable observatoire spatial. Le lancement se passe parfaitement. La station atteint son orbite (338 × 351 kilomètres), se stabilise, tous les systèmes fonctionnent. Enfin un succès propre. La première mission habitée, Soyuz 17 avec Aleksei Gubarev et Georgy Grechko, décollera le 10 janvier 1975, deux semaines après le lancement de la station. Ils y resteront 30 jours, établissant un nouveau record soviétique. Saliout 4 restera en orbite pendant 770 jours (plus de deux ans), accueillant plusieurs équipages, et ne sera désorbité qu’en février 1977. C’est le premier vrai succès durable du programme soviétique de stations spatiales civiles depuis Saliout 1. Ce qui est frappant en regardant cette période 1973-1974, c’est le contraste entre les deux superpuissances. Les Américains lancent une seule station, Skylab, la réparent héroïquement, et mènent trois missions scientifiques impeccables totalisant 171 jours d’occupation. Les Soviétiques lancent quatre stations (Saliout 2, Cosmos-557, Saliout 3, Saliout 4) avec des résultats mitigés : deux échecs complets, un succès partiel (Saliout 3 avec une mission réussie et une ratée), et Saliout 4 qui démarrera son programme en 1975. Pourquoi cette différence ? D’abord, les Soviétiques sont pressés. Ils veulent maintenir leur avance symbolique dans la course spatiale, alors ils lancent vite, parfois trop vite, sans tester suffisamment. Ensuite, ils ont un problème organisationnel : deux bureaux d’études rivaux (Korolev et Chelomei) qui développent des stations différentes sans vraiment se coordonner. Et enfin, le secret. Alors que la NASA communique ouvertement sur ses succès et ses échecs, l’URSS cache tout. Les échecs deviennent des « Cosmos », les stations militaires sont déguisées en stations civiles, les chiffres sont flous. Cette opacité empêche d’apprendre publiquement des erreurs.
Mais il faut reconnaître une chose : malgré les échecs, l’URSS persévère. Après Saliout 1 et la tragédie de Soyuz 11, ils auraient pu abandonner. Ils ont continué. Après deux échecs consécutifs en 1973, ils ont relancé. Cette ténacité finira par payer. Dans les années suivantes, les stations Saliout s’amélioreront, deviendront plus fiables, accueilleront des équipages pour des durées de plus en plus longues. Et cette expérience accumulée, malgré les échecs, mènera à Mir dans les années 1980, la station spatiale la plus durable de son époque. Mais en 1974, alors que Skylab termine sa mission avec panache, le programme soviétique est encore en phase d’apprentissage douloureux. L’espace ne pardonne pas les erreurs. Les deux superpuissances l’apprennent à leurs dépens, chacune à leur manière.
Conclusion
Entre 1971 et 1974, l’humanité a franchi un cap décisif dans la conquête spatiale. Après avoir prouvé qu’on pouvait aller sur la Lune et en revenir, les deux superpuissances ont appris à rester dans l’espace. Pas quelques heures, pas quelques jours, mais des semaines, des mois. Elles ont construit les premières maisons orbitales, les ont habitées, les ont réparées quand elles tombaient en panne, et ont commencé à comprendre ce que ça implique vraiment de vivre hors de la Terre. Le bilan de ces quatre années est contrasté, marqué autant par des triomphes que par des tragédies.
L’Union soviétique a ouvert la voie avec Saliout 1 en avril 1971, la première station spatiale de l’Histoire. Un exploit technique majeur, immédiatement terni par la tragédie de Soyuz 11 en juin 1971 : trois cosmonautes morts lors du retour, les seuls humains à avoir péri dans l’espace lui-même. Cette catastrophe a forcé l’URSS à repenser la sécurité de ses vaisseaux, à imposer les combinaisons pressurisées, à redesigner les systèmes. Puis sont venus les échecs de 1973 : Saliout 2 et Cosmos-557 perdues avant même d’avoir été occupées. Mais malgré ces revers, le programme soviétique a persévéré. Saliout 3 en 1974 a démontré la faisabilité des stations militaires (avec un canon spatial testé en orbite, détail surréaliste de la Guerre froide). Et Saliout 4, lancée en décembre 1974, a marqué le retour réussi aux stations scientifiques civiles, avec une durée de vie de plus de deux ans. L’URSS a appris dans la douleur, mais elle a appris.
Les États-Unis, de leur côté, ont lancé Skylab en mai 1973. Une seule station, mais quelle station. Construite à partir d’un étage de fusée Saturn V recyclé, Skylab était trois fois plus spacieuse que n’importe quelle structure habitée précédente. Son lancement catastrophique (bouclier thermique arraché, panneaux solaires détruits) aurait pu être la fin. Mais la réparation héroïque de Pete Conrad, Joe Kerwin et Paul Weitz en mai-juin 1973 a transformé un désastre en triomphe. Parasol déployé, panneau solaire libéré, première réparation majeure en orbite réussie. Skylab a ensuite accueilli trois équipages qui ont totalisé 171 jours d’occupation entre mai 1973 et février 1974, établissant des records de durée et menant des programmes scientifiques exceptionnels. Observation solaire sans précédent, études médicales sur les effets de l’apesanteur, photographie terrestre. Skylab a prouvé que l’ingéniosité humaine pouvait surmonter n’importe quel obstacle technique. Et surtout, les trois équipages sont revenus vivants, en bonne santé, après avoir passé des mois dans l’espace.
Ces quatre années ont aussi révélé une vérité inconfortable : le corps humain déteste l’apesanteur. Perte osseuse accélérée (six mois en orbite équivalent à vingt ans de vieillissement osseux), atrophie musculaire, redistribution des fluides corporels, problèmes de vision parfois irréversibles. L’espace n’est pas un environnement neutre. C’est un milieu hostile qui dégrade progressivement l’organisme. Les missions Skylab et Saliout ont documenté ces effets pour la première fois, posant les bases de la médecine spatiale moderne. Si l’humanité veut aller sur Mars, établir des bases lunaires permanentes, devenir une espèce spatiale, il faudra résoudre ces problèmes. Personne ne sait encore comment. Mais maintenant, au moins, on sait qu’il y a un problème.
En 1974, alors que Skylab termine sa mission et que Saliout 4 commence la sienne, la course spatiale commence à changer de nature. La compétition pure, celle qui consistait à être le premier (premier satellite, premier homme, première mission lunaire), s’estompe. Les deux superpuissances réalisent qu’elles ont des défis communs : comprendre l’espace, protéger leurs astronautes, développer des technologies durables. Et dans ce contexte de Guerre froide qui commence à se détendre (la détente des années 1970), une idée improbable émerge : et si, pour une fois, au lieu de se concurrencer, les Américains et les Soviétiques coopéraient ? Et si, au lieu d’envoyer des stations séparées, ils envoyaient des vaisseaux qui se rencontrent en orbite ? Et si, au lieu de cacher leurs technologies, ils les partageaient ?
Cette idée va se concrétiser en juillet 1975 avec le projet Apollo-Soyuz. Mais ça, c’est une autre histoire. Une histoire qui commence là où celle-ci se termine : en 1975, quand deux anciens ennemis décident, le temps d’une mission, de devenir partenaires. L’ère des stations spatiales a commencé. L’ère de la coopération spatiale est sur le point de naître.