Le Casse du Siècle… à l’envers : Opération Panthéon !
Nous sommes en plein hiver, une nuit de 2005. Paris dort, mais une ombre glisse le long des murs gigantesques du Panthéon.
Un petit groupe d’hommes s’approche d’une porte latérale, invisible pour le passant lambda. Ils ne sont pas armés, mais ils sont équipés. Dans leurs sacs à dos, du matériel lourd. Ils connaissent les lieux par cœur : ils savent exactement à quelle heure passe la ronde des vigiles, ils savent quel parquet grince, et surtout, ils ont les clés.
Ou plutôt, des copies. Fabriquées à la main, limées patiemment après des mois de repérage et d’empreintes prises à la volée. Le chef de l’équipe insère la clé dans la serrure. Un déclic sec résonne dans le silence glacial. La porte s’ouvre.

Ils s’engouffrent dans le monument. Ils montent, encore et encore, traversant les dédales de pierre, évitant les caméras comme des fantômes. Ils arrivent enfin sous le dôme, le Saint des Saints. Ils sont là pour s’emparer de quelque chose que l’État a abandonné. Ils posent leurs sacs, allument leurs lampes frontales et éclairent leur cible. Ce n’est pas de l’or. Ce n’est pas une œuvre d’art. C’est une machine.
1. La Belle Endormie

La cible, c’est l’horloge Wagner. Un bijou de mécanique construit en 1850. À l’époque, c’était la pointe de la technologie. C’est un monstre de fonte et de laiton. Mais ce que la lumière des lampes révèle fait mal au cœur : la machine est un cadavre. Elle est couverte de fientes de pigeons, rongée par la rouille, silencieuse depuis 1965. La légende dit qu’un gardien, fatigué de devoir la remonter manuellement toutes les semaines, l’aurait sabotée il y a 40 ans. Depuis, l’administration l’a laissée pourrir.
Les intrus ne sont pas des voleurs, ils ne sont pas venus piller le Panthéon. Ils sont venus le soigner. Ce sont les Untergunther de l’UX.
Pour comprendre, il faut savoir que l’UX (Urban eXperiment) n’est pas une bande de potes improvisée. C’est une organisation structurée comme un ministère fantôme. Ils sont divisés en départements. Tu as « La Mexicaine de Perforation » qui s’occupe des événements artistiques (comme ce cinéma clandestin découvert sous le Trocadéro en 2004), ou bien « The Mouse House », les experts en infiltration et en serrurerie. Ce sont eux (et souvent elles, car cette cellule est réputée très féminine) qui fabriquent les doubles de clés et ouvrent les portes. Sans les Mouse, les Untergunther resteraient sur le paillasson. Et tu as les « Untergunther ». Leur nom sonne comme une vieille noblesse allemande, mais ça signifie littéralement « ceux d’en bas ». Leur mission spécifique ? La restauration invisible. Ils ne font pas d’art, ils font de la maintenance de survie pour le patrimoine que l’État laisse tomber. Leur philosophie est simple : le patrimoine appartient à ceux qui l’entretiennent. Là où l’État faillit, ils agissent. Sans demander la permission, sans budget, mais avec une compétence redoutable.
2. Le « U-Lounge » : Un squat de luxe sous le dôme
Pour restaurer une telle complexité, il ne suffit pas d’une nuit. Il faut des mois. Alors, les Untergunther vont faire un truc hallucinant : ils vont emménager.
Au sommet du Panthéon, dans une cavité inaccessible aux touristes et ignorée des gardiens, ils construisent leur QG : le « U-Lounge ».
Ce n’est pas un campement de fortune. Ils détournent l’électricité du monument. Ils installent des fauteuils en cuir confortables, une bibliothèque, une cuisine pour se faire du café chaud, et bien sûr, un atelier d’horlogerie de haute précision. Le niveau de confort est indécent pour un squat. Mais le plus fou, c’est leur camouflage. Pour accéder à leur repaire secret sous les toits, ils ont construit un leurre digne d’un James Bond : Ils bâtissent une cloison en bois sur-mesure, peinte pour se fondre parfaitement dans la pierre du monument. Et comme si le salon cuir et l’électricité ne suffisaient pas, ils ont même aménagé un véritable potager sur une terrasse invisible du toit. Oui, ils faisaient pousser leurs propres tomates avec vue sur la Tour Eiffel, en buvant du vin, pendant que la police patrouillait 50 mètres plus bas.

Pendant un an, au nez et à la barbe de toute la sécurité du monument, ils vont vivre là, la nuit. Ils y organisent des dîners, des débats, tout en travaillant sur l’horloge. C’est probablement le squat le plus classe et le plus audacieux de l’histoire de Paris.
3. Chirurgie Mécanique
L’opération est dirigée par un membre clé de l’équipe : Jean-Baptiste Viot.
Dans la vie civile, il est horloger professionnel (et pas n’importe lequel, un ancien de chez Breguet). C’est lui le cerveau technique.
Le défi est colossal. Il faut tout démonter. Chaque engrenage est nettoyé, poli. Mais certaines pièces sont cassées ou manquantes. C’est là que l’opération devient un thriller : il faut sortir les pièces du Panthéon.

Imagine le risque. Ils doivent exfiltrer des roues dentées du XIXe siècle dans leurs sacs à dos, traverser Paris, les usiner dans l’atelier pro de Viot, puis les réinfiltrer au Panthéon la nuit suivante. Le moindre contrôle de police dans la rue, et c’est la fin.
Mais ils tiennent bon. Au bout d’un an, le miracle opère. Le mécanisme est remonté. Les Untergunther lancent le balancier.
Tic. Tac. Tic. Tac.
Le cœur du Panthéon bat à nouveau.
Cependant, ils restent prudents : ils ne connectent pas le mécanisme aux aiguilles extérieures ni aux cloches. Si l’horloge se mettait à sonner à 3 heures du matin, ils seraient repérés immédiatement. L’horloge fonctionne, elle donne l’heure « à vide », dans le secret de leur atelier.
4. La Révélation et la Trahison
Mission accomplie ? Pas tout à fait. Une horloge, c’est fait pour donner l’heure au monde. En octobre 2006, les Untergunther décident de sortir de l’ombre. Lazar Kunstmann, le porte-parole du groupe, sollicite une entrevue avec l’administrateur du Panthéon, Bernard Jeannot.
La rencontre commence dans le bureau de l’administrateur et se termine par une visite guidée surréaliste. Les clandestins invitent le directeur… chez lui. Ils montent ensemble sous le dôme. Là, Jeannot découvre l’impensable : l’amas de rouille qu’il connaissait est devenu une mécanique rutilante qui bat la mesure. Tic. Tac. Lazar lui tend même les clés du remontoir et lui fait une proposition honnête : « Laissez-nous former vos gardiens pour qu’ils sachent la remonter correctement, et nous disparaissons. »
Jeannot est stupéfait, mais surtout séduit. En tant qu’amoureux du monument, il reconnait la qualité exceptionnelle du travail (digne d’un maître horloger). Il est prêt à collaborer pour la dernière étape : reconnecter les aiguilles et officialiser le sauvetage.
Mais quand il fait remonter l’info à sa hiérarchie, le Centre des Monuments Nationaux (CMN), l’ambiance change radicalement. Là-haut, dans les bureaux administratifs, on ne voit pas la poésie, ni la prouesse, ni l’économie réalisée par l’État. On ne voit que la faille de sécurité. Ils sont furieux. L’administration se sent humiliée par une bande de passionnés qui a réussi là où elle a échoué pendant 40 ans.
La réponse du CMN est brutale et immédiate :
– Dépôt de plainte contre X (puis contre les Untergunther).
– Interdiction formelle de toucher à l’horloge.
– Envoi d’un huissier pour constater l' »intrusion ».
– Remplacement immédiat de toutes les serrures du Panthéon (adieu les clés limées).
5. Le Procès de l’Absurde
Le procès a lieu le 23 novembre 2007 devant la 29e chambre correctionnelle de Paris. C’est le monde à l’envers. L’État (via le CMN) accuse quatre membres des Untergunther de « dégradation de bien public » et réclame près de 50 000 euros de dommages et intérêts.
Le détail qui tue ? Ils n’ont pas d’avocat. Ils ont décidé d’assurer eux-mêmes leur défense. C’est Lazar Kunstmann, le porte-parole, qui s’avance à la barre. Face à la juge, il déroule un argumentaire d’une simplicité biblique qui va mouche : « On nous accuse d’avoir dégradé une horloge en la réparant. Si réparer c’est dégrader, alors nous sommes coupables. »
Il force le tribunal à confronter l’absurdité de la plainte. Il explique qu’ils n’ont rien cassé (la définition légale de la dégradation), mais qu’ils ont au contraire ajouté de la valeur (de l’huile, du nettoyage, des pièces neuves).
La juge est bien obligée de se rendre à l’évidence : en droit pur, le délit de dégradation matérielle ne tient pas si l’objet est en meilleur état à la fin qu’au début. Le verdict tombe : Relaxe générale. Les Untergunther sortent libres du tribunal. Ils ont humilié l’administration deux fois : une fois en réparant ce qu’elle négligeait, et une deuxième fois en lui donnant une leçon de droit.
Mais l’administration est mauvaise perdante. Vexé, le CMN décide de laisser l’horloge à l’arrêt. Le mécanisme, pourtant fonctionnel, restera figé pendant plus de dix ans. Juste par principe.
6. Le mot de la fin (L’Ironie Suprême)
L’histoire aurait pu s’arrêter sur ce gâchis. Mais le temps est facétieux. En 2018, de l’eau a coulé sous les ponts et la direction du Panthéon a changé. Le CMN décide finalement qu’il est ridicule de laisser ce cœur mécanique à l’arrêt. Ils lancent un appel d’offres officiel pour restaurer l’horloge Wagner.
C’est une procédure stricte, un marché public. Il faut le meilleur expert. Et devine qui remporte le marché ? L’entreprise de Jean-Baptiste Viot.
L’administration le savait-elle ? Évidemment. Impossible d’ignorer que c’était « le » gars du procès. Mais face à son expertise unique (il est littéralement le seul homme au monde à avoir déjà démonté cette horloge), le pragmatisme l’a emporté sur la rancune.
Oui, tu as bien lu. L’État a fini par payer l’homme qu’il avait traîné au tribunal pour faire exactement le même travail que celui qu’il avait réalisé gratuitement, la nuit, dix ans plus tôt. Coût de l’opération pour le contribuable ? Environ 60 000 euros, là où les Untergunther n’avaient dépensé que 4 000 euros de leur poche. Si ça, ce n’est pas une victoire du temps sur la bêtise…