Épisode 1 : Les Fondations (1945-1957)

Quand on te parle de « Conquête Spatiale », tu as probablement la même image que tout le monde : Neil Armstrong, un drapeau américain, et un petit pas pour l’homme en 1969. C’est la fin du film, le « Happy End » hollywoodien.
Mais le début du film ? C’est une toute autre histoire.
C’est une histoire de savants nazis exfiltrés en secret, d’étudiants californiens qui pratiquent la magie noire entre deux explosions, et de généraux américains qui se battent entre eux plutôt que de regarder vers les étoiles.
Bienvenue dans « T’inquiète, j’enquête : La Conquête Spatiale ».
Dans cette saga en 9 épisodes, on va tout reprendre depuis le début. On va décortiquer comment l’humanité est vraiment sortie de son berceau.
Introduction
Nous sommes en 1945. Le monde est en ruines, la Seconde Guerre mondiale s’achève. Mais une autre guerre, silencieuse et glaciale, commence immédiatement. Les États-Unis et l’URSS se regardent en chiens de faïence. L’objectif n’est pas encore la Lune, ni même l’espace. L’objectif, c’est la domination.
Et pour dominer, il faut une technologie que personne ne maîtrise encore : la fusée.
Le problème ? Les seuls qui savent vraiment comment construire une fusée capable de quitter l’atmosphère… viennent de perdre la guerre. La chasse aux cerveaux est ouverte.
Chapitre 1 : L’Héritage (très) sombre : Opération Paperclip
Pour comprendre comment on est arrivés sur la Lune, il faut d’abord regarder dans les ruines de l’Allemagne nazie en 1945.
Alors que les canons se taisent à peine, une course effrénée commence entre les Américains et les Soviétiques. Ils ne cherchent pas de l’or, ils cherchent des cerveaux. Et plus particulièrement ceux d’une équipe d’ingénieurs allemands basés à Peenemünde, qui viennent d’inventer une arme terrifiante : le V2.
Le V2, c’est le premier missile balistique de l’histoire. Une fusée capable de monter à 80 km d’altitude pour aller s’écraser sur Londres à des vitesses supersoniques.
À la tête de ce programme ? Un certain Wernher von Braun. Un génie de l’ingénierie, charismatique, visionnaire… et accessoirement membre du parti nazi et officier SS.
V2 : L’ancêtre maudit
Le V2 (Vergeltungswaffe-2 ou « Arme de représailles n°2 ») n’était pas conçu pour explorer, mais pour détruire. C’est le tout premier missile balistique de l’histoire. La fiche technique : 14 mètres de haut, 13 tonnes. Il brûlait un mélange d’alcool (éthanol) et d’oxygène liquide. Pourquoi c’est une révolution ? Avant le V2, les fusées étaient des jouets. Le V2 est le premier objet fabriqué par l’homme à avoir franchi la frontière de l’espace (en vol balistique) et à dépasser la vitesse du son. Toutes les fusées modernes, de la Saturn V à la Falcon 9 de SpaceX, sont les descendantes directes de cette technologie.

Wernher von Braun (1912-1977)
Le personnage le plus controversé de la conquête spatiale. D’un côté, c’est un génie visionnaire obsédé par le voyage vers Mars depuis son enfance. C’est lui qui concevra la fusée Saturn V qui emmènera les Américains sur la Lune. De l’autre, c’est un opportuniste qui a pactisé avec le diable pour financer ses rêves. Membre du parti nazi, officier SS, il a dirigé l’usine de Dora où des milliers de déportés sont morts en construisant ses V2. Sa phrase célèbre résume son ambiguïté : « La fusée a parfaitement fonctionné, elle a juste atterri sur la mauvaise planète. » (Après un tir sur Londres).
Le dilemme américain
Les Américains ont un problème. Le président Truman a été clair : on ne recrute pas de nazis convaincus. Mais l’État-major américain sait que si eux ne récupèrent pas von Braun et ses fusées, ce sont les Soviétiques qui le feront. Et ça, c’est inenvisageable.
Alors, les services secrets américains montent une opération d’exfiltration digne d’un film d’espionnage.
Son nom de code ? Opération Paperclip.
Pourquoi « Paperclip » (trombone) ? Parce que pour contourner les ordres du Président, les recruteurs de l’armée attachaient simplement un trombone sur les dossiers des scientifiques « utiles », signalant qu’il fallait ignorer leur passé gênant et « blanchir » leur dossier.
Bienvenue au Texas
C’est ainsi qu’en 1945, Wernher von Braun et 1 600 scientifiques et ingénieurs allemands débarquent secrètement aux États-Unis. On les installe à Fort Bliss, au Texas, en plein désert.
L’image est surréaliste : hier ennemis jurés, ces hommes se retrouvent à construire des fusées pour l’Oncle Sam, sous la garde de l’armée américaine. Ils ont amené avec eux des pièces détachées pour assembler une centaine de V2.
Le programme spatial américain ne naît pas dans des laboratoires futuristes de la NASA (qui n’existe pas encore). Il naît là, dans la poussière du désert, avec des technologies volées à l’ennemi et des ingénieurs au passé trouble qui rêvent de Mars en construisant des missiles.
Chapitre 2 : Pendant ce temps en Californie… la « Suicide Squad »
Pendant que l’Armée s’occupe de ses « invités » allemands au Texas, une tout autre histoire s’écrit sur la côte Ouest, à Pasadena. Et celle-là, elle est 100% « Made in USA ».
Au Caltech (le prestigieux institut de technologie de Californie), un petit groupe d’étudiants passionnés par les fusées fait parler de lui. Mais pas forcément en bien. On les surnomme la « Suicide Squad ».
Pourquoi ? Parce que leurs mélanges de carburants sont tellement instables et leurs tests tellement… explosifs, qu’ils finissent par se faire expulser du campus ! Ils sont obligés d’aller faire leurs essais dans le lit d’une rivière asséchée, l’Arroyo Seco.
Jack Parsons : Le sorcier de la fusée
L’âme de ce groupe est un personnage fascinant : Jack Parsons.
C’est un chimiste autodidacte de génie qui invente des carburants solides révolutionnaires (qui propulseront plus tard les fusées américaines). Mais Parsons a une double vie. Le jour, il construit des fusées pour l’armée. La nuit, c’est un occultiste fervent, adepte de la magie sexuelle et ami de L. Ron Hubbard (le futur fondateur de la Scientologie).
Ce mélange improbable de science dure et d’ésotérisme va pourtant donner naissance à une institution légendaire.
En 1943, l’armée américaine, qui a besoin de fusées pour aider ses avions à décoller (les fameux JATO), leur signe un gros chèque. La « Suicide Squad » se structure et devient le Jet Propulsion Laboratory (JPL).
Le JPL, c’est l’alternative « rock’n’roll » à l’équipe de von Braun. Ils sont jeunes, américains, et ils construisent leurs propres fusées : la Private, puis la Corporal, et enfin la WAC Corporal.
Et bientôt, ces deux mondes que tout oppose — les nazis du Texas et les sorciers de Californie — vont devoir travailler ensemble.
Le JATO (Décollage assisté par fusée)
Quand on dit que le JPL a commencé par « aider les avions », c’est littéral. Le JATO (Jet Assisted Take-Off), c’est l’idée un peu folle d’attacher des bouteilles de fusées à poudre sous les ailes d’un avion classique. Le but ? Lui donner un « coup de pied aux fesses » explosif pour qu’il puisse décoller sur une piste très courte ou avec une charge très lourde. C’était dangereux, bruyant, spectaculaire… et ça a sauvé la mise à l’armée américaine pendant la guerre. C’est ce contrat qui a transformé la bande d’étudiants fauchés en laboratoire sérieux.

Le JPL aujourd’hui : Les maîtres des robots
Les étudiants de la « Suicide Squad » ont bien grandi. Aujourd’hui, le Jet Propulsion Laboratory est le centre de la NASA chargé de l’exploration robotique du système solaire. C’est à eux qu’on doit :
- Les sondes Voyager (les objets humains les plus lointains, sortis du système solaire).
- La sonde Cassini (qui nous a révélé Saturne).
- Et bien sûr, toute la famille des rovers martiens : de Sojourner à Curiosity et Perseverance. L’esprit « bricoleurs de génie » de Jack Parsons est toujours là : ce sont eux qui ont osé faire voler un hélicoptère (Ingenuity) sur Mars !
Chapitre 3 : La Guerre des Chefs
On pourrait croire qu’avec les meilleurs ingénieurs allemands d’un côté et les génies californiens de l’autre, l’Amérique avait un boulevard pour aller dans l’espace.
Le problème, c’est qu’il n’y a pas de « Programme Spatial Américain ». Il y a trois armées qui se détestent et qui veulent chacune tirer la couverture à elles :
- L’US Army (Armée de Terre) : C’est elle qui « possède » von Braun et ses V2. Ils sont prêts, ils ont la technologie, mais pour les généraux, une fusée, c’est juste de l’artillerie lourde pour bombarder l’ennemi. L’espace ? Pas leur priorité.
- L’US Navy (La Marine) : Jalouse de l’Armée, elle veut ses propres fusées. Elle développe le programme Viking.
- L’US Air Force (L’Aviation) : Eux, ils estiment que « tout ce qui vole » leur appartient. Ils ne supportent pas que les terriens ou les marins jouent avec des fusées.
Résultat : au lieu d’unir leurs forces, ils dispersent les budgets et l’énergie. Pendant ce temps, en URSS, un homme de l’ombre (le mystérieux « Constructeur en Chef » Sergueï Korolev) unifie tout le programme soviétique avec un seul but : aller plus haut.
Chapitre 4 : L’erreur historique (Projet Orbiter vs Vanguard)
En 1954, Wernher von Braun en a assez. Il sait qu’il peut envoyer un satellite en orbite. Il a la fusée pour le faire : la Redstone (une version améliorée du V2, à gauche sur la photo). Il propose le projet « Orbiter ». Son plan est simple : « Donnez-moi le feu vert, et je mets un satellite là-haut avant tout le monde. »
Mais à Washington, ça coince.
Nous sommes en pleine Guerre Froide. Le Président Eisenhower veut lancer un satellite pour la science (à l’occasion de l’Année Géophysique Internationale), pas pour la guerre. Lancer le premier satellite de l’histoire avec une fusée militaire, conçue par d’anciens nazis ? Mauvaise image.
Eisenhower tranche : ce sera la Navy qui s’en chargera, avec sa fusée civile, la Vanguard (à droite sur la photo).
Von Braun est furieux. Il sait que la Vanguard est complexe, pas prête, et qu’elle va exploser. On lui ordonne de se taire et de ranger ses fusées au garage.
L’Amérique vient de faire le choix qui va lui coûter la première manche de la course à l’espace. Car pendant que la Navy bricole sa Vanguard, à Moscou, Korolev prépare une surprise nommée Spoutnik…

Sergueï Korolev (1907-1966)
Pendant des années, la CIA ne connaissait même pas son nom. En URSS, on l’appelait seulement le « Constructeur en Chef ». Survivant du Goulag (où il a perdu ses dents et brisé sa santé), Korolev est l’équivalent soviétique de von Braun, mais avec une différence majeure : il a su unifier tout le programme spatial de son pays. C’est lui le cerveau derrière Spoutnik, la chienne Laïka, et le vol de Gagarine. Tant qu’il était vivant, l’URSS a gagné toutes les courses.
AGI (Année Géophysique Internationale) ?

C’est l’événement qui a tout déclenché. En 1952, les scientifiques du monde entier décident de collaborer pour une grande étude de la Terre : son atmosphère, son champ magnétique, ses pôles… Cette « Année » spéciale doit durer de juillet 1957 à décembre 1958. Pour l’occasion, ils lancent un défi aux gouvernements : « Ce serait bien d’envoyer un satellite artificiel pour prendre des mesures depuis l’espace. » Les USA et l’URSS relèvent le défi. La course à l’espace n’a pas commencé pour la guerre, elle a commencé pour un colloque scientifique !




