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T'inquiète, j't'explique !

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Penser contre son cerveau. #2 : L'étrange nous marque
  • Épisode 0 : Pourquoi il faut penser contre son cerveau
  • #1 : Pourquoi on oublie le milieu

Tu scrolles sur les réseaux sociaux. Une vingtaine de publications défilent : un plat bien dressé, une citation motivante, un paysage, encore un plat, une vidéo de chat, un mème, une photo de vacances… Et puis, au milieu de tout ça, un truc complètement absurde : un type déguisé en banane qui joue du saxophone dans le métro. Demain, tu ne te souviendras ni des plats ni des citations. Mais la banane-saxophoniste ? Gravée. Pourquoi ? Pas parce qu’elle est importante, mais parce qu’elle est bizarre. Ton cerveau ne peut pas s’empêcher de retenir ce qui sort du lot. C’est comme si ton attention avait un détecteur d’anomalies toujours en marche, et dès qu’un élément casse le rythme, il le signale en fluo dans ta mémoire.

Tu fais tes courses, liste mentale en tête : pâtes, riz, lait, dentifrice, chocolat. Une semaine plus tard, tu te souviens parfaitement du dentifrice. Pourquoi celui-là ? Parce qu’au milieu de produits alimentaires, c’est le seul objet non comestible. Il se détache. Ton cerveau l’a marqué d’un astérisque mental. Même principe en réunion : tu oublies les points 2, 3 et 4 de l’ordre du jour, mais tu te souviens parfaitement que ton collègue portait une cravate jaune fluo. Pas parce que la cravate était pertinente, mais parce qu’elle jurait dans un océan de costumes gris.

Ce mécanisme porte un nom : l’effet Von Restorff et l’effet de distinctivité. Le premier dit qu’un élément isolé, qui contraste avec son environnement, est mieux retenu que les autres. Le second affirme que les éléments étranges ou bizarres restent en mémoire plus facilement que les éléments banals. Les deux fonctionnent ensemble : ce qui est différent capte ton attention, et ton cerveau le mémorise plus facilement. Comme si la bizarrerie activait un mode prioritaire dans ta mémoire.

L’histoire commence en 1933, à Berlin. Hedwig von Restorff, psychiatre allemande, travaille comme chercheuse post-doctorale auprès de Wolfgang Köhler. Elle veut comprendre comment fonctionne la mémoire face à l’inhabituel. Elle présente à des participants des listes d’éléments similaires : des syllabes sans sens, des chiffres, des mots. Mais dans chaque liste, elle glisse un intrus. Par exemple : « Mrr, Pff, Rst, 153, Trk, Luv ». Six éléments. Cinq syllabes absurdes. Un nombre. Résultat ? Les participants se souviennent du 153 beaucoup mieux que du reste, et peu importe où il se trouve dans la liste. Début, milieu, fin : le contraste suffit. Ce n’est pas la nature de l’élément qui compte, c’est le fait qu’il détonne.

Von Restorff publie ses conclusions en 1933. Malheureusement, sa carrière s’arrête net la même année : les nazis chassent les scientifiques juifs de l’université de Berlin. Ses travaux survivent, eux. L’effet d’isolation qu’elle a découvert devient un pilier de la psychologie cognitive. Plus tard, dans les années 1990 et 2000, les chercheurs Hunt et McDaniel approfondissent le sujet. Ils testent l’effet de distinctivité avec des listes mixtes : des phrases banales et des phrases bizarres. « Le chien mange dans sa gamelle » versus « Le chien conduit un camion de pompiers ». Quand les deux types de phrases sont mélangés, les bizarres gagnent haut la main. Mais surprise : si on présente uniquement des phrases bizarres ou uniquement des phrases banales, l’avantage disparaît. L’effet ne vient pas d’un encodage spécial du bizarre. Il vient du contraste. C’est au moment où tu cherches à te souvenir que ton cerveau joue le jeu des différences. Et ce qui détonait ressort instantanément.

Les recherches montrent aussi que tous les types d’isolation ne fonctionnent pas de la même manière. Une isolation physique — un mot en gras, une couleur différente, une taille inhabituelle — fonctionne presque automatiquement. Pas besoin de faire attention : ton œil capte la différence. Par contre, une isolation sémantique — un mot qui n’a rien à voir avec les autres par son sens — nécessite de l’attention consciente. Si tu es distrait pendant la lecture, le mot bizarre ne s’ancrera pas. Mais si tu fais attention, il deviendra inoubliable. Une étude récente a même montré qu’un élément distinctif a 30 fois plus de chances d’être retenu qu’un élément banal. Trente fois. C’est colossal.

Pourquoi notre cerveau fait-il ça ? Pourquoi accorde-t-il tant d’importance à ce qui détonne ? Parce que pendant des millénaires, détecter l’anormal, c’était survivre. Dans la savane, tout ce qui brisait le rythme familier était une alerte potentielle. Un mouvement dans les herbes, une forme inhabituelle, un bruit étrange : autant de signaux que quelque chose ne tournait pas rond. Le cerveau de nos ancêtres devait trier en permanence entre ce qui était sûr (le familier, le répétitif, le banal) et ce qui méritait une attention immédiate (le différent, l’inattendu, le bizarre). Le familier pouvait être ignoré. L’étrange, jamais.

Les études sur les primates le confirment. Un macaque ou un paon face à une menace — un prédateur, un danger — concentre son regard sur l’intrus. Plus de fixations oculaires, plus de temps passé à surveiller. L’anomalie visuelle déclenche un mode d’alerte. C’est un réflexe de survie : ce qui n’est pas à sa place pourrait te tuer. Si tu vis dans un environnement stable où les buissons bougent rarement, le jour où ils bougent, tu as intérêt à t’en souvenir. Le cerveau a donc évolué pour traiter l’inhabituel en priorité. C’est une question d’économie cognitive : impossible de tout mémoriser, alors on garde ce qui sort du lot. Parce que le banal se répètera. L’exceptionnel, peut-être pas. Et s’il se répète, mieux vaut l’avoir noté.

Dans la savane, cette logique sauvait des vies. Aujourd’hui, elle nous expose à des manipulations. Parce que si ton cerveau retient automatiquement ce qui est bizarre, alors ceux qui veulent capter ton attention ont compris la combine. Les publicitaires, les créateurs de contenu, les politiciens : tous exploitent l’effet Von Restorff à plein régime. Et ça marche. Terriblement bien.

Regarde les campagnes publicitaires. Orangina, dans les années 2000, lance des spots complètement déjantés. Des hommes-bouteilles éjectés dans un flipper géant. « Eh, c’est quoi le texte ? Aaaaah !!! » Aucun lien rationnel avec le produit. Juste du bizarre pur. Résultat ? Des décennies plus tard, on s’en souvient encore. En 2007, la marque récidive avec « Naturellement pulpeuse », une campagne mêlant animaux anthropomorphes et sensualité décalée. Perturbant, absurde, mémorable. Le slogan « Secouez-moi, secouez-moi ! » transforme un défaut (la pulpe qui se dépose) en signature ludique inoubliable. Volvo Trucks fait pareil avec Jean-Claude Van Damme en grand écart entre deux camions en marche. Pas rationnel. Spectaculaire. Et 75 millions de vues. Le message passe moins par la logique que par le choc visuel.

La sécurité routière française a compris aussi. Les campagnes choc fonctionnent parce qu’elles cassent le rythme du quotidien. Images crues, scènes violentes, messages brutaux. « Tant qu’il y aura des morts. » Pas agréable, mais efficace. L’étrange, le dérangeant, l’inhabituel s’imprime. Le cerveau ne peut pas l’ignorer. Le problème, c’est que la technique est tellement utilisée qu’on finit par s’y habituer. Quand tout est bizarre, plus rien ne l’est. On entre dans une course à l’echalotte : toujours plus de choc, toujours plus d’absurde, pour maintenir l’effet. Et pendant ce temps, l’information vraiment importante — mais banale — disparaît dans le bruit.

Résultat : on se souvient du détail qui choque, pas du message de fond. En réunion, tu retiens la cravate jaune fluo, mais tu as oublié la décision prise. Au journal télévisé, tu te souviens de la petite phrase polémique, mais tu as raté l’analyse. En cours, la blague du prof reste, la formule s’évapore. Ton cerveau a fait son travail : il a gardé ce qui détonait. Mais ce qui détonait n’était pas toujours ce qui comptait. L’effet Von Restorff devient un piège : on mémorise le spectacle, pas le fond.

Le clickbait fonctionne exactement comme ça. « Cette femme a mangé une banane pendant 30 jours, vous n’allez pas croire ce qui s’est passé ! » Le titre est conçu pour être l’élément bizarre au milieu de titres sages. Il capte l’attention, génère le clic. Mais une fois que tu as cliqué, l’article ne tient pas ses promesses. Trop tard : ton attention a déjà été capturée. Les réseaux sociaux amplifient le phénomène. Chaque créateur cherche à être l’anomalie dans ton fil. Résultat : une saturation de bizarrerie. Ton cerveau est en mode alerte permanente, sollicité par des dizaines de stimuli qui crient « Regarde-moi, je suis différent ! » Sauf qu’à force, ils se ressemblent tous. L’étrange devient la norme.

Maintenant que tu sais, comment penser contre ton cerveau ? D’abord, méfie-toi du bizarre comme technique de persuasion. Une pub absurde, un titre choc, une image dérangeante ne sont pas des arguments. Ce sont des hameçons à attention. Quand quelque chose capte ton regard parce que c’est étrange, demande-toi : « Qu’est-ce qu’on veut me faire retenir, et pourquoi ? » Sépare l’emballage du contenu. Le bizarre est souvent là pour masquer un message faible. Si l’argument était solide, il n’aurait pas besoin de déguisement.

Ensuite, note l’essentiel, même s’il est banal. L’information importante n’est pas toujours spectaculaire. En fait, elle est même souvent ordinaire. Pendant une réunion, un cours, une conférence, ton cerveau va naturellement retenir les moments saillants : la blague, l’anecdote, le détail insolite. Mais le vrai contenu, celui qui compte, risque de filer entre les mailles. Prends des notes. Force-toi à capturer ce qui est crucial mais fade. Crée des rappels. Surligne. Répète. Ne laisse pas ton cerveau décider seul de ce qui mérite d’être gardé.

Tu peux aussi retourner l’effet à ton avantage. Si tu veux retenir quelque chose d’important mais ordinaire, rends-le bizarre. C’est la base des techniques mnémotechniques : transformer l’information en image absurde. Pour te souvenir d’une liste de courses, imagine un éléphant rose qui jongle avec des baguettes de pain. Ridicule ? Oui. Mais inoubliable. Les champions de la mémoire utilisent cette technique en permanence. Ils créent de la distinctivité artificielle. Ton cerveau retient naturellement l’étrange : donne-lui de l’étrange à retenir, mais choisis-le toi-même.

Résiste aussi à la surcharge de saillance. Filtre tes notifications. Bloque les titres clickbait. Limite ton exposition aux contenus qui hurlent pour exister. Parce que si ton cerveau reste en mode alerte permanente, il s’épuise. L’effet Von Restorff fonctionne quand l’étrange est rare. Si tout est étrange, l’effet disparaît, mais la fatigue, elle, reste. Crée des espaces de calme. Lis des textes sobres. Écoute des contenus profonds. Dans un monde saturé de bruit, la sobriété devient elle-même une forme de distinctivité.

Enfin, si tu communiques, utilise l’effet intelligemment. Pour faire passer un message crucial, crée un contraste. Change de ton, de rythme, de format. Mais attention : trop de saillance tue la saillance. Si tout est souligné, rien ne l’est. Si chaque phrase est en gras, aucune ne ressort. Le bizarre fonctionne par opposition au banal. Sans banal, pas de bizarre. Dans un monde où tout crie, murmure. Ton message aura plus de chances de rester.

Ton cerveau retient l’étrange parce qu’il a évolué pour détecter le danger. Dans la savane, l’anomalie signalait la menace. Aujourd’hui, elle signale surtout qu’on veut capter ton attention. Pense contre : ne laisse pas le bizarre décider à ta place de ce qui mérite d’être retenu. Note le banal important. Ignore le spectaculaire vide. Et si tu veux vraiment retenir quelque chose, rends-le inoubliable. À ta façon.


Hedwig von Restorff (1933) – Expérience originale sur l’effet d’isolation
Über die Wirkung von Bereichsbildungen im Spurenfeld
Chercheuse post-doctorale, Université de Berlin, sous Wolfgang Köhler

Wikipedia – Effet von Restorff
https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_von_Restorff

Biais-cognitif.com – Effet Von Restorff
https://biais-cognitif.com/biais/effet-von-restorff/

OpenEdition Journals – Effet de distinctivité dans les tâches de catégorisation
https://journals.openedition.org/cpl/4975

Hunt & McDaniel – Recherches sur l’effet de distinctivité
« The bizarreness effect: evidence for the critical influence of retrieval processes »
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23737359/

Codex des Biais Cognitifs (2016) – Traduction française du travail de John Manoogian III et Buster Benson
https://tinquietejtexplique.fr/codex-des-biais-cognitifs/

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